Le fakirisme, ou devenir Superman

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Une lecture régulière de la presse, qui parle peu du yoga et qui, lorsqu’elle le fait, n’est pas toujours tendre, nous apprend beaucoup sur les incapacités de notre quotidien à prendre en charge certains désirs infantiles pour les faire mûrir à l’épreuve de la réalité. Ce ne sont généralement pas les journalistes qu’il faut mettre en cause, mais plutôt la méconnaissance de ces aspirations qui, alors, se perdent dans des voies peu défendables au regard de l’intelligence et de la liberté de la personne humaine. Quatre exemples très typiques se présentent à nous, ils requièrent des observateurs autant d’humour que de sérieux – on les trouvera d’ailleurs classés par ordre croissant de gravité.

Le fakirisme, ou devenir Superman

Le goût du merveilleux demeure enraciné dans l’âme du scientiste ou de l’athée le plus certain de ses convictions ; faire ou voir faire des choses extraordinaires est un bonheur dont on ne se lasse pas, et apparemment on attend aussi du yoga qu’il réponde à ce besoin.
Nice Matin, le 17 août 1985, donne ainsi cette information affligeante : « Le champion des fakirs est lillois : un fakir, couché sur des tessons de bouteilles, a supporté pendant près de 9 secondes, jeudi près de Lille, la pression sur son corps de 1 700 kg, ce qui constituerait un nouveau “record du monde”. Le fakir “El Moudji” était allongé sous un tremplin de 200 kg sur lequel était placée une voiture de plus de 1 400 kg à bord de laquelle quatre hommes avaient pris place, jeudi, au parc d’attractions de Lomme, près de Lille. “El Moudji”, un Nordiste de 22 ans, a déclaré après son exhibition, se sentir “très bien”. Il affirme qu’au cours d’un tel exploit “on ne pense à rien, grâce à une très forte concentration qui emporte tout et qu’il parvient à obtenir en pratiquant quotidiennement quatre heures de yoga”. »
La Voix du Nord, quant à elle, se fait l’écho, le 17 octobre 1985, d’une soirée intitulée « Du fantastique à l’insolite », à laquelle participait le « yogi » Coudoux : « Ce superbe athlète de 1,85 m et 80 kg, qui maîtrise parfaitement sa respiration et affiche une parfaite sérénité, a expliqué que son corps ne souffrait nullement quand, au prix de contorsions fantastiques, il réalisait des “postures”. Essayez donc de vous gratter l’oreille gauche avec le gros orteil du pied droit en passant la jambe, bien sûr, derrière la tête ; ou encore de rentrer par une petite porte dans une cage hermétique de 56 cm de hauteur, 40 cm de largeur, et 41 cm de profondeur ! À n’en point douter, le yogi a fait preuve, samedi soir, d’une grande souplesse mais également d’une certaine technique, surtout en ce qui concerne la maîtrise du rythme cardiaque. Il paraît que c’est son lot quotidien et qu’il aime cela ! »
Ailleurs, pour annoncer l’ouverture d’un cours de yoga, on peut lire l’information suivante : « En élargissant les horizons de votre conscience, vous pourrez faire ce que vous voudrez de votre vie, vous deviendrez votre propre maître » (Le Provençal, 28 septembre 1985).

Il y a beaucoup plus drôle. Lors d’un séminaire d’enseignants de yoga (où on ne se grattait pas l’oreille gauche avec l’orteil droit, même si certains pouvaient le faire sans difficulté), j’ai reçu la visite d’un monsieur, d’origine australienne, je crois, momentanément employé comme illusionniste par le casino de la ville où nous nous trouvions. Il espérait diffuser dans notre groupe sa philosophie – puisque yogi il se déclarait – et me laissa à cet effet un prospectus rose au sigle de la SARL qu’il avait créée et qui répondait au doux nom de Miracles unlimited. Il nous y conviait à un « metaphysical luncheon » au cours duquel il nous ferait partager ses expériences d’aller-retour pour l’éternité (« travels to eternity and back »).

La tendance à faire du yoga le plus court moyen de créer l’événement convient particulièrement bien à ceux qu’on appelle les « gens du spectacle » et qui se trouvent parfois dans l’obligation de découvrir le « truc magique » qui les rendra encore plus performants. Même de très bons acteurs se laissent séduire par cette réduction purement utilitaire d’une discipline qui pourrait leur apporter beaucoup plus. Ainsi, le père Ralph de Bricassart, incarné par Richard Chamberlain dans le feuilleton télévisé tiré du célèbre roman Les oiseaux se cachent pour mourir, accordait-il toute sa confiance à Brigh Joy, son médecin californien : « Brigh est capable de vous transformer en Superman. Il m’a fait découvrir la méditation, le yoga » (France-Soir, 3 octobre 1985). Le yoga a d’ailleurs bonne réputation auprès de beaucoup de stars. Odette Laure, vedette du Viager, disait que « sa forme physique quasi olympique, elle la [devait] beaucoup au yoga », bien que pour le reste elle préférait le rire : « La concentration, c’est bidon. Ça donne des acteurs angoissés, nerveux. Rien ne vaut un bon éclat de rire avant d’entrer en scène. » Ce qui est vrai… du moins pour l’usage du rire. Depuis, on a carrément inventé le « yoga du rire » : « Ce soir on (s’)éclate de rire. Une thérapie d’origine indienne, qui débute par une série de mouvements empruntés au yoga » (Le Nouvel Observateur, 13 novembre 2003).

Dans l’esprit du public, malheureusement, l’aspect un peu magique et très exotique demeure d’autant plus auréolé de mystère que quelques « yogis » ont le goût de la publicité et convoquent des journalistes afin de leur présenter des réalisations, exactement comme des illusionnistes montrant leurs tours. Ces prodiges n’ont évidemment de yoga que le nom, mais ce qui crée la confusion, c’est que certains exercices énergétiques ont été tirés du yoga et, cultivés unilatéralement pour eux-mêmes, privés de la symbolique qui les sous-tendait. Comme si un gymnaste, au lieu de développer harmonieusement son corps, ne faisait que travailler pendant des années un bras, obtenant de lui des performances inouïes, mais créant un déséquilibre pathologique…

Un exemple, typique, est fourni par la démonstration publique de lévitation qu’a tentée en août 1986, avec ses élèves, Maharishi Mahesh Yogi, le fondateur de la « méditation transcendantale », une pratique prétendument dérivée du yoga indien classique. Même lorsqu’ils ne les soupçonnent pas de trucage, les journalistes conviés ont répondu par un scepticisme caustique, mais non dénué d’humour. Qu’on en juge plutôt par le simple énoncé des titres et sous-titres : « Une assomption au ras des pâquerettes. Avez-vous essayé le “vol yoguique” ? On décolle assis, jambes croisées. Excellent pour les abdominaux, le vol proprement dit reste extrêmement court » (Le Matin) ; « Yogi soit qui mal y pense. Il y a les ULM à Couhé-Vérac. Et les champions de la lévitation à Asnois. Un petit bond pour l’homme, un grand bond pour l’humanité… » (Nouvelle République du Centre-Ouest) ; « Le yoga volant, c’est champion » (Libération) ; « La violence ? Il vaut mieux léviter. Le “vol yoguique”, une technique qui, selon Mahavishi Mahesh (sic), devrait conduire le monde à la paix » (Libération, encore) ; « N’évitez pas ceux qui lévitent » (Jeune Afrique). On comprend les journalistes d’être goguenards…

Pratiquants de la « Méditation Transcendantale » s’entraînant au « vol yoguique »…

Évidemment, ces bons mots sont faciles et féroces, mais ils sanctionnent une tendance paranoïaque à se servir du yoga pour entretenir le mythe de la performance et le goût du spectaculaire, deux orientations tout à fait contraires à son esprit, fait de non-compétition et d’intériorité.

Le fakir, l’acteur capable d’exercices extraordinaires, l’illusionniste, incarnent un rêve : s’ils font ce qu’ils font grâce à une intense pratique, pourquoi pas moi à condition que mon assiduité égale la leur ? D’autant plus que leur réussite plaide pour l’efficacité de la discipline en question. Les Yoga Sûtras, le premier grand traité qui n’a pas loin de deux mille ans et que l’on invoque selon des interprétations fort diverses, proposent tout de même, sur ce point, une réponse sans appel : « C’est en renonçant à ces pouvoirs eux-mêmes que l’homme détruit l’imperfection dans son germe et atteint la libération, car se complaire dans cette situation supérieure et céder à la convoitise et à l’orgueil, ce serait tomber dans le malheur » (III, 50-51).

Aujourd’hui se développent aux États-Unis des formes moins spectaculaires et moins débiles, mais non moins pernicieuses. Le power yoga porte bien son nom : il faut être tonique, dynamique ; il faut transpirer pour que cela en vaille la peine. Mais cela vous donne un « corps fort, beau et sain ». « Une heure de power yoga équivaut, en ce qui concerne la réponse musculaire, à sept à dix heures d’aérobic » (Santé Yoga no 40, mai 2004). C’est le yoga des stars, qui doit sa notoriété à Madonna et à Sting. Parfois on fait du hot yoga, dans une salle surchauffée, car, paraît-il, la musculature à température élevée s’étire beaucoup plus facilement. Le culte de la performance est bien vivant, et il continue de nous arriver de l’autre côté de l’Atlantique !

Douce non-violence

L’attitude de non-violence a été l’une des révélations que l’Inde a faites à l’Occident, mais son mode d’emploi n’est pas toujours bien appliqué. Oubliant que Gandhi comme Aurobindo ont fait de la prison et ont déclenché des conflits qu’ils croyaient justifiés, beaucoup de non-violents recherchent cette bienheureuse et illusoire paix où tous les risques de conflagration semblent avoir disparu, non pas parce que l’on arbitre, mais parce que l’on cède. La non-violence vis-à-vis de l’autre requiert une extraordinaire fermeté, mais on peut observer qu’elle est rarement comprise comme telle ; elle consiste bien souvent à abandonner ses propres opinions pour s’habituer à une attitude de neutralité où l’on ne sait plus très bien soi-même ce que l’on est.

La non-violence vis-à-vis de soi-même n’est pas mieux interprétée ; sous un même étendard sont souvent confondus lâcher-prise et laisser-aller. Il suffit, pour s’en rendre compte, de voir l’air étonné des profanes à qui l’on affirme que le yoga nécessite une musculature ferme, une volonté sans faille et une pensée droite. En réalité se cache là-dessous une illusion aussi vivace que pernicieuse, celle de la découverte d’une technique qui permettrait de se transformer sans peine. Bien souvent, pratiquer la non-violence vis-à-vis de soi équivaut à ne se demander aucun effort, à ne pas se bousculer. Ainsi, Ali Mac Graw, l’héroïne de Love Story, après avoir sacrifié sans succès aux rites épuisants des salles de musculation, a-t-elle choisi de se rééquilibrer par le yoga. Pour en faire profiter un large public, elle a réalisé une superbe cassette vidéo dans le désert de l’Arizona. Tout en blanc sur un sable blanc pur, elle incarne la facilité et la sérénité retrouvées. La cassette, diffusée en France en 1995, n’a d’ailleurs pas séduit un large public.

Enfin, la prétendue « non-violence » voile aussi un désir fusionnel, souvent érotique, d’intimité sans faille, sans distance avec soi-même et avec les autres. C’est peut-être ainsi que l’on peut expliquer l’étonnante expression d’un professeur de danse qui a créé un amalgame baptisé « yoga-danse » et qui, célébrant la douceur particulière de cette nouvelle discipline, dit à une journaliste : « C’est un peu comme un câlin à l’intérieur du corps » (Médecines douces, septembre 1985).

Il est vrai que le yoga, grâce à l’attention extrêmement fine portée aux sensations, induit une conscience du corps très agréable, légère, détendue, mais rares sont ceux qui y accèdent sans un effort opiniâtre pour dissoudre les tensions, négocier avec elles dans telle posture difficile, restructurer un dos dissymétrique, rassembler un mental dispersé, pacifier une respiration saccadée… L’erreur, ici, plus grave que de faire du yoga un spectacle, serait de penser qu’une transformation globale de la personne s’obtient sans travail, et qu’abandon signifie démission. L’homme occidental cherche impatiemment à sortir du carcan d’activisme et de volontarisme dont il a souffert depuis plusieurs générations. Il a tendance à croire qu’en Extrême-Orient, on fait très peu usage de la volonté, car il ne la reconnaît pas sous un aspect intériorisé et serein. Ce qui lui semble donc attirant dans le yoga, c’est sa réputation de facilité qui le fait assimiler à une forme millénaire de relaxation. Sans être entièrement fausse, cette approche très édulcorée ne permet malheureusement pas d’avancer très loin dans son évolution personnelle.

Guérir, être guéri

On cantonne souvent le yoga dans un culte du « bien-être-dans-sa-peau » qui montre à la fois le besoin qu’a notre génération de mieux s’incarner, de renouer avec la dimension corporelle, et sa méfiance des spiritualités et des métaphysiques. La « philosophie » des stars californiennes du mieux-vivre diffère de celle des mouvements hippies qui, il y a quarante ans, avaient enrôlé le yoga dans les rangs de leur révolution pacifiste. La tendance actuelle privilégie non seulement l’esthétique, le corps-spectacle, mais la santé, l’auto-conservation de toutes ses énergies contre la drogue, la pollution, la maladie. Il n’est donc pas rare de voir le yoga classé parmi les techniques à visée thérapeutique. Tantôt il apparaît comme une super-gymnastique, tantôt comme un remède naturel à toutes sortes de maux : la constipation due à la sédentarité, la colite consécutive à la suralimentation, les troubles respiratoires et nerveux imputables à la difficulté de s’accorder à son environnement et de maîtriser ses conditions de vie. Et il est bien évidemment vrai que le yoga propose une alternative satisfaisante à la persistance ou au retour chronique de ces affections psychosomatiques. Est-ce une raison suffisante pour se contenter de le voir, dans les salons consacrés au mieux-vivre, siéger entre la voyance, les phénomènes paranormaux, les bains de siège et les pots de miel ?

Plus intelligemment, la revue Santé Yoga, fondée par un groupe de presse essentiellement axé sur la santé, s’inscrit dans ce créneau qui idéalise le yoga comme thérapie et en même temps le réduit à cette seule fonction. Sa lettre promotionnelle de 2004 déclare : « S’il existe de nombreuses recettes pour garder la santé, ou la retrouver quand la maladie vous a frappé, aucune, comme le yoga, ne peut se prévaloir de trois mille années d’expériences et de succès. Le yoga est la seule médecine qui convient à tout le monde. Et, à la seule condition de pratiquer régulièrement, vous pouvez vraiment, efficacement, empêcher la maladie de s’installer. On peut commencer le yoga à tout âge. C’est la science qui vous apporte la force et la souplesse, la santé physique, morale et mentale. C’est le meilleur ami de l’homme ! La plupart des systèmes thérapeutiques ont leurs partisans et leurs détracteurs. Par contre, le yoga, s’il compte beaucoup d’amis, n’a jamais reçu, de personne, le moindre reproche ! »

Ici, le mythe de la non-nuisance soutient le besoin thérapeutique, pour créer ce produit récent, hautement valorisé par des malades que les médecines lourdes ont intoxiqués : une thérapie non violente, une « médecine douce ». Il y a là un malentendu dans la mesure où le yoga n’a pas pour projet ou pour visée de soigner quoi que ce soit. Mais il se trouve que, d’une part, en agissant à sa manière propre, en conséquence, il rétablit des équilibres perturbés ; et que, d’autre part, il a déclenché chez certains médecins une réflexion sur la nocivité des thérapies agressives. La participation du yoga à l’élaboration d’une autre vision de la maladie et de la santé est en réalité à placer à son actif. En effet, la réinsertion de la personne dans son corps et la logique synthétique ou globalisante du yoga sont parmi ses apports fondamentaux : raison supplémentaire pour protester contre ces énumérations et cohabitations totalement incohérentes ! Ou pour refuser qu’une voie d’évolution se réduise à une panoplie de « trucs » qui guériraient d’autres « trucs » dans l’être humain. Des « trucs » comme, par exemple, la peur en avion : « Merci docteur, je n’ai plus peur en avion », titre Le Figaro Magazine du 5 octobre 1985.

De l’article, je ne citerai que le paragraphe suivant : « La technique de relaxation du Dr Muret s’inspire directement du yoga. “Faites d’abord le vide dans votre esprit, explique-t-il, tête en arrière, respirez profondément, les mains tendues, les doigts écartés, comprimez et relâchez les abdominaux et soufflez, la bouche grande ouverte 3.” » Il paraît aussi que les médecins ont préconisé le yoga dans les cas de dysérections ; c’était lors des onzièmes Journées annuelles de la Société française de sexologie clinique (voir Le Panorama du médecin, 6 novembre 1985). En ce qui concerne le « sevrage tabagique », on peut maintenant proposer toute une panoplie, « du chewing-gum nicotiné au yoga » (Tonus, 8 octobre 1985). « Comment chasser la cigarette de sa vie ? » s’interroge La Dépêche du Midi (21 octobre 2003), et son tour d’horizon énumère les gommes et timbres à la nicotine,
l’homéopathie, l’hypnose, le yoga, etc.
Enfin, il serait tout à fait égoïste de limiter les bienfaits du yoga à la seule espèce humaine. Étant donné que les chats et les chiens, dans les énormes métropoles modernes, sont stressés, déprimés, angoissés, Shigenori Masuda, yogi et psychiatre, a mis au point une méthode spécialement conçue pour eux (VSD, 22 mai 1988).

Depuis lors, une professeure de yoga américaine, Suzi Teitelman, a inventé le doga et des cours sont proposés dans Central Park aux meilleurs amis de l’homme (Biba, novembre 2003). Il paraît qu’une chaîne de clubs de gym, Crunch, a intégré, dans plusieurs de ses établissements, des cours hebdomadaires de doga. « Les maîtres participent également, car ces sessions sont censées leur apprendre à mieux communiquer avec leurs animaux de compagnie. » Et les journalistes de se gausser : « En général une séance commence par un exercice de concentration où les “oom oom” des humains se mêlent aux “ouaf ouaf” des canins » (Le Matin, 2 décembre 2003).

Même si ces initiatives ne font de mal à personne, avouons que la sagesse indienne est un peu loin !

Plus dangereux sont ceux qui, par conviction personnelle ou par souci de publicité, laissent croire qu’ils peuvent assumer la fonction de thérapeute sans avoir reçu de véritable formation – quelle qu’elle soit, moderne ou traditionnelle, occidentale ou orientale. On ne répétera jamais assez que le yoga ne doit pas servir d’alibi à ceux qui ne vivent que pour soigner les autres, pour les guérir physiquement, psychiquement et spirituellement, en les faisant adhérer à leur système de pensée, même avec les meilleures intentions du monde.

Tôt ou tard, des failles se révèlent, qui vont parfois jusqu’à l’illusion de penser que le cancer ou le sida seraient vaincus par des pratiques tirées des postures, des exercices du souffle et de méditation avec support d’images ou de formules… Hélas ! Entretenir de telles espérances s’avère irréaliste, et donc criminel ; c’est une attitude tout à fait typique de notre société actuelle qui s’efforce d’abolir la maladie et, ayant fait tant de progrès, retombe parfois dans une mentalité magique, pour laquelle ce que la science ne peut accomplir est réalisé par des moyens dits « subtils », sans qu’on sache très bien le contenu recouvert par ce mot. Sans nier l’importance primordiale et oubliée d’une hygiène de vie globale dont le yoga constitue un merveilleux support, il faut en même temps et fermement affirmer qu’il ne fait pas de « miracles », et que jouer, même inconsciemment, avec le dénuement de personnes très malades va totalement à l’encontre de sa déontologie véritable.

Ne pas nuire ne consiste pas d’abord à tenter de guérir, mais à permettre à l’élève de s’assumer librement ; être vrai implique de débusquer en soi-même ses croyances erronées afin de ne pas les communiquer à autrui. Sur des bases saines, ainsi définies, la collaboration entre professeurs de yoga et praticiens de la santé peut offrir des résultats significatifs.

L’esprit de secte

L’observation, très superficielle, de notre actualité socioculturelle nous donne à voir une incroyable coexistence de contraires dans le même milieu, voire chez le même individu. D’une part, un matérialisme scientifique, dont l’unique credo consiste à n’adopter que ce que l’on tient pour vérifiable, reproductible et explicable. D’autre part, une attirance qui va jusqu’à la fascination pour le surnaturel – un surnaturel qui n’est plus vécu comme la manifestation du divin, mais comme l’irruption de l’inconscient ou de forces cosmiques, un surnaturel areligieux, en quelque sorte. Cette dualité révèle un désarroi métaphysique, et incite soit à se mettre en question pour changer d’approche, soit à s’en remettre à un système tout construit, véhiculé par un instructeur omnipotent. C’est la moins heureuse de ces deux solutions dont je voudrais évoquer ici le développement sous sa forme la plus pernicieuse : le groupe sectaire.

Car, malheureusement, certains adeptes se saisissent d’éléments empruntés au yoga pour les modeler dans un sens tout à fait imprévu, si bien que, dans la conscience collective, yoga, orientalisme et secte ont quelque chose à voir entre eux. Il est étrange de constater avec quelle rapidité des hommes et des femmes abdiquent tout bon sens et s’imaginent faire du yoga lorsqu’on leur propose des pratiques à faire dresser les cheveux sur la tête ou qu’on leur promet les réalisations les plus improbables. Je reviendrai plus loin sur les liens de notre discipline avec l’appréhension du sacré et de la transcendance.

Ici, je voudrais simplement donner un exemple de son détournement et montrer comment les états de conscience profonde, qui fondent en Inde la libération de l’esprit, deviennent de puissants moyens d’asservir les psychismes aux intérêts d’un maître ou d’une communauté.
Normalement, les exercices de concentration ne servent jamais à obtenir un résultat intéressé : pouvoir sur les choses ou les êtres, ou réalisation de ses propres désirs, quels qu’ils soient. Même apprendre à se concentrer pour acquérir plus de mémoire ou de compétitivité, comme on le voit faire en Occident, n’entre pas dans la finalité du yoga classique, qui, en tant que voie d’évolution, vise avant tout une transformation morale et spirituelle. C’est ici qu’il faut bien comprendre le rôle du lâcher-prise, qui consiste en ce moment pendant lequel le moi abdique son règne sur la conscience afin que s’inaugure une ouverture ou un élargissement de celle-ci. Dans la concentration et surtout dans la méditation, le pratiquant est donc très vulnérable, car sa présence à lui-même est toute d’acceptation : il n’a pas perdu son jugement, qu’il retrouvera d’ailleurs clarifié et affermi, mais il l’a levé, suspendu, pour entrer plus profondément en lui-même et, si telle est sa forme de spiritualité, en contact avec une présence divine.

On imagine bien à quels excès des instructeurs à tendance paranoïaque, se sentant investis d’une mission urgente pour le monde, peuvent se livrer. Je ne parle même pas de ceux qui, délibérément malhonnêtes, profitent de leur ascendant pour introduire des habitudes répréhensibles au regard de la morale courante. J’envisage plutôt le cas de maîtres qui ont étudié les moyens de calmer le psychisme et de développer ses capacités, savent de quoi ils parlent pour l’avoir expérimenté, et pourtant exploitent la perméabilité de leurs élèves dans ces états particuliers de conscience. Même les idées de justice, de paix ou d’amour universel ne devraient pas être « insufflées » dans ces moments-là – tout au moins pas systématiquement.
A fortiori, des « vérités » douteuses… Or, malheureusement, le lâcher-prise obtenu par des exercices classiques et irréprochables se trouve exploité, parfois, dans le sens d’un véritable « viol » psychique, d’une « effraction » intérieure, termes que l’on jugera peut-être trop forts, mais qui ne le sont pas dans la mesure où les préceptes inoculés dans ces moments de totale réceptivité atteignent l’inconscient et y laissent des traces indélébiles. Les mantras, par exemple, ces mots sanskrits sacralisés par une répétition rituelle et séculaire qui a modelé le nâda-yoga, la « discipline du son », sont utilisés dans certaines sectes afin de provoquer une auto-hypnose pendant laquelle le sujet, surtout très jeune, absorbe à son insu des directives qui le marginalisent de plus en plus. Le dévoiement atteint ici son degré maximal, au point qu’on peut parler d’un véritable retournement. De discipline tendant à l’autonomie et à une certaine sagesse, ce prétendu yoga se mue en un moyen raffiné de dépendance envers un « maître » ou un groupe fermés et extrêmement voraces. De soutien dans la construction de la personnalité, il devient pratique, préméditée ou non, de la déstructuration et de l’effacement des repères intimes.

D’une technique d’éveil et de lucidité, on fait un magma abêtissant, soutenu par un syncrétisme des plus vagues.
Il est pourtant simple, à condition de savoir un tout petit peu en quoi consiste notre pratique, d’en apercevoir les grossières déformations : si la philosophie et les exercices proposés n’incitent pas chacun à mieux vivre – selon une plus claire appréciation de soi-même et d’autrui – ses choix et les responsabilités qui en découlent, c’est qu’ils ne s’inscrivent pas dans la visée du yoga. La très ancienne Bhagavad Gîtâ le dit bien : « C’est en honorant par l’exécution de son devoir propre Celui d’où procèdent tous les êtres et par quoi tout cet univers est sous-tendu que l’homme atteint la perfection » (XVIII, 46).

ysé tardan-masquelier dans le livre « L’esprit du yoga »

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