La Libération à vol d’oiseau : déployer ses ailes avec Foi et atteindre le Ciel en Soi

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Lorsque l’on parle de « libre circulation », dans l’imaginaire collectif, cela renvoie presque systématiquement à l’absence d’entraves et de contraintes, à l’ouverture sans limite d’un espace infini, à l’enivrante perspective de pouvoir déborder hors de tous les cadres puisque plus rien n’est borné. Mais…

Mais en réalité, ce type de circulation n’a rien de libre. Il ne s’agit que de l’illusion d’une « libre circulation ». Avec cette absence de limites, que reste-t-il de maîtrisé, et donc de « libre » ? Car ce qui est « libre » mérite toujours d’être contrôlé. Sans certaines règles, il ne s’agit plus de liberté mais de dispersion et, par la déperdition énergétique que cela engendre, nous prenons davantage le risque de nous évanouir plutôt que la chance de nous épanouir.

L’époque et la société dans lesquelles nous vivons nous éduquent à l’accumulation et donc à la dispersion dans l’illusion paradoxale de nous croire libres de tout contrôler. Tout est à prendre et à apprendre et le savoir est considéré comme l’outil nécessaire et la preuve formelle de ce qui serait la Liberté : chacun est pressé de s’informer en permanence, de collecter et collectionner toutes sortes de nouvelles diverses et variées afin de se former, en « bonne connaissance de cause », ce qui lui semble être sa propre opinion et ses propres décisions.

Avoir le droit et être libre de tout savoir, croit-il…

Pourtant, loin d’être pourvoyeuse de liberté, cette frénésie d’être au fait de tout et souvent de rien est surtout encline à nous emprisonner dans une spirale sans fond, hypnotisés que nous sommes par toutes les lumières qui brillent hors de nous (à commencer par les écrans).

Chaque fois que nous furetons et papillonnons comme des lucioles attirées par ces lumières, l’intensité et l’attrait de celles-ci faiblissent et s’éteignent aussitôt que nous les atteignons et les possédons. Nous touchons alors au caractère éphémère d’une liberté qui n’en porte que le nom puisque, dans cette situation, nous ne sommes qu’un jouet sous le joug de nos sens incessamment insatisfaits.

Comme nous le savons, le Yoga nous invite plutôt à orienter notre intérêt sur ce qui se passe au-dedans de nous, à rassembler notre intention, notre attention, notre présence et notre conscience dans cet espace limité mais pourtant si vaste dans lequel il nous est donné de vivre.

Il n’est pas rare d’entendre dire que le Yoga est une pratique égocentrique qui consisterait à s’émerger en soi, devenant ainsi hermétique à tout ce qui se passe autour. « Ahhh ! Mon Dieu, qu’ils sont narcissiques tous ces yogis retirés au fin fond d’eux-mêmes !…».

En vérité, cette connection au Soi n’est en rien excluante. C’est en favorisant régulièrement – ou plutôt c’est en conservant constamment – l’ancrage dans notre identité corporelle, mentale et énergétique que nous nous établissons dans un contentement permanent (Samtosha). Et c’est ce contentement qui nous permet d’accepter tels qu’ils sont le Monde et tout ce qui le compose avec bienveillance et même au-delà : avec amour.

Pour aller plus loin, on peut même dire que, tout comme il n’y a pas d’inspiration sans expiration, il ne peut y avoir de diffusion sans « concentration » (Ici, le terme « concentration » renvoie surtout à l’idée de rassembler son énergie au cœur de soi).

En l’absence de cette « concentration », de ce rassemblement, de cet ancrage, l’ouverture au Monde risque presque inévitablement d’être source de dispersion, de perturbation et parfois même de destruction.

Rechercher – et, espérons-le, trouver – la stabilité dans le Soi nous apporte une assurance (que l’on pourrait traduire par Shraddhâ, la Foi) grâce à laquelle nous pouvons nous enrichir de notre expérience du Monde parce que celle-ci n’est plus vécue dans une souffrance paralysante et atrophiante (insatisfaction, déception, frustration, …). Cela ne revient pas à dire que la souffrance n’existe plus. Simplement, plutôt qu’être propice à l’apitoiement, à la plainte, à la résignation et au malheur, cette souffrance est recyclée de façon positive, comme une chance de pouvoir évoluer et avancer.

Avancer…

Dans la Taittirîya Upanishad, à travers l’analogie de l’oiseau dont le corps représente l’Union (Yoga) ; la queue, le Soi (Mahattattwa) ; l’aile droite, la droiture (Rita) ; l’aile gauche, la Vérité (Satya) ; et la tête, la Foi ferme (Shraddhâ), il est dit que personne ne peut avancer spirituellement sans cette Foi que l’on trouve grâce à l’Union au Soi (Mahattattwam Yoga), et donc au Grand Tout (Ishvara) : « Sraddhavan Labhate Jnânam » (celui qui est établi dans une Foi ferme atteint la Sagesse).

Sans ancrage dans cette Foi, l’oiseau décapité est condamné à errer, poussé en toute direction par tous les vents. Il n’avance pas, il tourne en rond, gaspillant ainsi toute son énergie dans le Néant. Nous en revenons à la Liberté. L’oiseau désorienté qui tourne en rond dans un ciel sans limite dont il ne maîtrise rien, même pas son propre vol, n’est guère plus libre qu’un oiseau enfermé derrière les barreaux d’une cage dans laquelle il s’est lui-même emprisonné.

La foi est un oiseau qui ressent la lumière alors que l’aube est encore bien sombre -Rabindranath Tagore

La foi est un oiseau qui ressent la lumière alors que l’aube est encore bien sombre -Rabindranath Tagore

C’est la Sagesse (Jnâna) atteinte par Shraddhâ qui est libératrice (Tharakam), alors que la connaissance acquise sans assise dans le Soi et donc sans fondement dans la Foi est pourvoyeuse d’un attachement (Marakam), comme un fil à la patte, porteur d’insatisfaction et de souffrance.

L’ancrage en Soi, loin de nous mettre du plomb dans l’aile, nous procure non seulement l’impulsion confiante qui est indispensable à notre envol mais aussi l’endurance qui nous est nécessaire pour continuer à avancer avec Foi vers la Sagesse.
Dans les Yoga-Sutra, on retrouve d’ailleurs cette notion de constance dans une seule et droite direction sous les termes de « eka tattva abhyâsa » comme prévention aux obstacles qui nous détournent et nous empêchent de progresser vers la Libération.

Au-delà de la métaphore de l’oiseau, la Taittirîya Upanishad décrit surtout la représentation symbolique de l’interrelation à l’oeuvre entre les 5 enveloppes (Kosha) qui se superposent sur l’Atman, l’Etre dans son essence la plus pure et la plus profonde.

La première couche, Annamaya-kosha, correspond à notre enveloppe nourricière, le corps de chair.

La seconde couche, Prânamaya-kosha, représente l’enveloppe vitale ou subtile, c’est le Souffle qui unit le corps et l’esprit.

La troisième couche, Manomaya-kosha, est constituée de notre mental (Manas) et de toutes les impressions qui y sont enregistrées à travers nos organes sensoriels (Indriyas).

C’est dans la quatrième couche, Vijnânamaya-kosha, que l’on retrouve la Sagesse symbolisée par l’oiseau, avec la coexistence de Rita (la Justesse, le respect de soi et des autres), Satya (la Vérité), Yoga (la discipline qui conduit à l’Union), Mahattattwa (le Soi) et bien sûr Shraddhâ (la Foi).

Shraddhâ est éternelle, immortelle et immuable dans les trois périodes du temps (passé, présent, futur), en tout et en chacun. Et le dualisme qui consiste à croire que tout est séparé (le blanc-le noir, le chaud-le froid, le masculin-le féminin, le jour-la nuit, l’esprit-le corps, le bien-le mal, toi-moi, etc.) n’est que le fruit de l’Ignorance (Avidya). Il s’agit d’une illusion fabriquée par l’ego (Asmita klesha).
Et, parce qu’elle entraîne confusion et dispersion, cette illusion nous pousse à battre des ailes en tout sens pour chercher au-dehors de nous ce qui s’y trouve déjà. Car, en vérité, une partie de tout et de chacun se trouve en nous et une partie de nous se trouve en tout et en chacun : « Advaita Darshanam Jnânam » (l’expérience du non-dualisme est Sagesse).

Alors, enfin, la cinquième couche, vers laquelle Shraddhâ nous dirige, est Anandamaya-kosha, l’enveloppe de la Félicité (que l’on peut aussi traduire par Béatitude ou par… Libération), l’Homme s’y trouve au plus proche de l’Atman, le Soi, qui est sa nature véritable, à savoir sa nature spirituelle.

Et la nature de l’oiseau est de se libérer. Il n’est pas fait pour rester prisonnier de la cellule de son ego, dont chaque barreau le sépare du reste du Monde.

La nature de l’oiseau est de s’élever. S’élever haut dans son Ciel. Haut dans Le Ciel. Le Ciel où Le Tout est en chacun de nous.

La nature de l’oiseau est de déployer son cœur et ses ailes. Avec Foi. S’il tombe, les nuages seront toujours là pour le rattraper et le porter.

 

« Tatpratishedhârtham-ekatattvâbhyâsah », Yoga-Sutra I.32

Ces obstacles sont énoncés dans l’aphorisme I.30 : « Vyâdhi-styâna-samshaya-pamâda-âlasya-avirati-bhântidarshana-alabdhabhûmikatva-anavasthitatvâni-cittavikshepâh-te-antarâyâh ». Il s’agit de la maladie (Vyâdhi), l’apathie (inertie physique et mentale, Styâna), le doute (absence de Foi, Samshaya), la négligence (dispersion énergétique, Pamâda), l’indolence (manque d’enthousiasme et d’implication, Alasya), la tentation (avidité, Avirati), l’errante vision (égarement, illusion et orgueil au sujet de soi, Bhântidarshana), la stagnation (blocage et résistance face à l’évolution, Alabdhabhûmikatva) et la régression (instabilité et recul, Anavasthitatvâni)

Marie Ghillebaert

À Propos de Marie Ghillebaert

Marie a étudié la sociologie et l’ethnologie. L’humain l’intéresse. Elle étudie, pratique et transmet le Yoga avec enthousiasme. Après avoir suivi une formation Viniyoga avec Claude Maréchal, elle a été diplômée ETY et elle est à présent enseignante IFY . Au cours de plusieurs stages, elle a reçu l’enseignement de Michèle Lefèvre (Yogamrita) en Yoga et Ayurveda. Considérant qu’elle a encore tout à apprendre, elle fait de chaque voyage en Inde l’occasion de développer son expérience et sa connaissance du Yoga en suivant des enseignements de différentes traditions. Le Yoga qu’elle transmet est ainsi le fruit des diverses inspirations qui l’épanouissent dans sa pratique personnelle et qu’elle a à cœur de partager avec ses élèves à Lille et dans les Flandres

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