Le jeu du « je », des goûts et dégoûts de l’ego

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Les afflictions (kleśāḥ) faisant obstacle à notre cheminement spirituel sont l’ignorance (avidyā) de notre nature véritable, l’identification à notre ego (asmitā), l’attachement au plaisir (rāga), l’aversion (dveṣa) à la souffrance et la peur de la mort (abhiniveśaḥ)

Tout gagner sans rien perdre.
Jouir à l’envi sans mourir d’ennui.
Goûter au meilleur sans vomir le pire.

« je » veut, « je » hait, « je » aime, « je » maudit, « je » bénit, « je » tue, « je » noue, …

Et « je » se joue de nous…

« je » construit, « je » détruit au bon gré – mal gré de ses envies.

Et « je » fait le beau temps et la pluie.

Pourvu que le soleil puisse toujours l’éclairer sans jamais le faire pleurer d’averse.

Pourvu que l’abondance puisse toujours le gâter sans jamais lui faire payer de dette.

Pourvu que la joie puisse toujours l’emballer sans jamais le faire dévaler à perte.

Pourvu que le nectar puisse toujours l’exalter sans jamais le faire tomber d’ivresse.

Pourvu que l’allégresse puisse toujours l’encenser sans que jamais cela ne cesse.

Et qu’à chaque pas, « je » puisse progresser sans jamais régresser.

Les plaisirs de Krishna – amour, richesse et saveurs

Les plaisirs de Krishna – amour, richesse et saveurs

« je » lance les dès et se lance dans la partie.

« je » gagne et lui gagne l’envie que jamais le jeu ne s’achève… que jamais « je » ne s’achève… et qu’il vive à jamais !

– Roi de cœur – Vive le roi !
Quand la réussite lui réussit, « je » se félicite d’elle et de lui-même.

Le voici ainsi hissé beau, tête de proue, chef de troupe, roi de l’univers, chevauchant la terre comme un chevalier conquiert l’éclair, génie à dos de loup, toutes dents dehors, avide de la vie au-delà de la mort, assoiffé de succès ruisselant par tous les pores, affamé d’amour nourrissant le cœur par dessus bord, jouissant de tout son corps de la scène, de l’acteur, du décor. Et rester dans ce rôle, sur ce trône, dans l’auréole de lumière qui le couronne des grâces les plus entières. « je » est là, petit roi, épris et pris de l’espoir que jamais rien ni personne ne va le décevoir au point de le faire déchoir.

« je » va bien, « je » va mieux que bien, « je » va mieux que mieux.

Puisse ici le temps s’arrêter, que rien ne puisse s’arrêter…

Lorsqu’il est là déjà, le paradis peut bien attendre. « je » n’attendra pas l’au-delà pour être heureux déjà ici bas.

« je » l’est là, « je » reste là.

Kali courroucée, tirant la langue, piétinant son amant

Kali courroucée, tirant la langue, piétinant son amant

« je » compte le temps qui lui reste à exister, « je » prie d’abolir sa mortalité, « je » négocie un contrat d’éternité. « je » prend peur que sa vie lui soit retirée, « je » désire en profiter.

« je » veut plus, « je » veut mieux, « je » veut tout plutôt qu’à moitié.

« je » rejoue, « je » parie, « je » tenté, a pris goût, tente le coup.

– Valet de pique – Vanité ravalée…

A son grand dam, déjà s’abat le blâme ingrat d’un drame infâme ! « je » s’exclame, « je » s’indigne, « je » s’enflamme, « je » trépigne : « Pauvre de moi ! Échoué sur le radeau médusé des vestiges usés de mes rêves brisés… ». « je » coule et s’écroule.

Le voilà alors noyé dans le verre d’eau de ses yeux aveuglés, étranglés, courroucés, nageant dans l’amer salé de ses larmes comme un naufragé retenu à ses lèvres, ondulées par leur cri étriqué de mépris pour « le mal est fait ». Le mal de mer l’avale d’un trait et le régurgite dans un dégoût écœuré. « je » s’engloutit sans faim dans le rejet de la faille qui mord ses entrailles torturées par un relent de mort, pauvre peur d’y laisser sa peau. Tout sauf décharner l’ego de ses lambeaux de fortune qui troublent comme autant d’écume la précieuse abîme qu’il terre sous la Lumière dans la grotte de son cœur.

« je » s’exaspère, « je » désespère, « je » s’enterre et « je » se perd.

Mauvais perdant mais bon joueur, « je » s’incline, petit valet au service de la victoire du grand Soi.

 

Lorsque l’évidence de l’absence de dualité entre le bon à maintenir et le mauvais à fuir apparaît, en même temps disparaît la peur de perdre la vie et de gagner la mort.

Et c’est une fois qu’arrive enfin à son terme le faux règne de l’ego fondé sur le tout ou rien – jouir de tout et ne souffrir de rien – que le « moi-je », roi-« je », se meurt.

La victoire revient alors au triomphe de la connaissance par la reconnaissance de Soi qui, dans la quiétude et la béatitude de son éternité, ne s’attache ni au goût de la vie ni au dégoût de la mort.

Lorsque « je » n’est plus aux commandes, chahuté par les vagues et marées capricieuses de ses pensées, de ses passions, de ses rejets, lorsque « je » ne fait plus que suivre au lieu de tout conditionner, c’est alors que les voiles de l’ignorance peuvent se lever, nous permettant ainsi de prendre l’orientation de la connaissance et de comprendre le sens de « Soi ».
Le « je » suit, le « Soi » est…

Marie Ghillebaert
À Propos de Marie Ghillebaert

Marie a étudié la sociologie et l’ethnologie. L’humain l’intéresse. Elle étudie, pratique et transmet le Yoga avec enthousiasme. Après avoir suivi une formation Viniyoga avec Claude Maréchal, elle a été diplômée ETY et elle est à présent enseignante IFY . Au cours de plusieurs stages, elle a reçu l’enseignement de Michèle Lefèvre (Yogamrita) en Yoga et Ayurveda. Considérant qu’elle a encore tout à apprendre, elle fait de chaque voyage en Inde l’occasion de développer son expérience et sa connaissance du Yoga en suivant des enseignements de différentes traditions. Le Yoga qu’elle transmet est ainsi le fruit des diverses inspirations qui l’épanouissent dans sa pratique personnelle et qu’elle a à cœur de partager avec ses élèves à Lille et dans les Flandres

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