Le sacerdoce des Yogis

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Vous, profanes, avez-vous la moindre idée du sacerdoce que représente la vie des Yogis ?

Diable, non ! Vous n’en avez cure, vous qui les laissez faire leur « sport » au risque de se cramer les cheveux à la flamme des cierges qui – c’est bien connu – encerclent leurs tapis lorsqu’ils pratiquent.

Du moment que l’Esprit ne leur vient pas de vous y endoctriner, ils peuvent bien se livrer à toutes les ascèses dans leurs shalas dépouillés – vous savez, ces sanctuaires, brûlant des mille feux d’encens indien, à l’intérieur desquels retentissent les louanges sanskrites de ces adorateurs de Patanjali[1]… S’ils croient que c’est en buvant au calice d’un type à tête de cobra qu’ils vont gagner l’immortalité !…
Mais essayez donc, vous, de faire un Sirsâsana[2] dans l’inquiétude d’esquinter votre auréole ! Essayez donc, la nuit, de trouver le sommeil dans l’angoisse de vous froisser une aile sous l’oreiller ! C’est un défi de chaque instant, soyez-en certains !
Et ce Yoga, là, auquel ils s’adonnent religieusement, c’est quoi au juste sinon l’autel sur lequel faire l’offrande solennelle du cadavre de son ego ? S’il n’y a rien de maléfique là-dedans, convertissez-vous sur le champ labouré de leurs tombes !Vous êtes fossoyeurs, vous, peut-être ?

Et aller s’aventurer dans les sombres recoins de son être, descendre au plus profond de la caverne de son cœur, y décrocher patiemment les toiles d’araignée et autres vestiges poussiéreux et terrifiants, ce n’est pas rien ça non plus !

Vous êtes spéléologues, vous, peut-être ?

Vous êtes spéléologues, vous, peut-être ?

 

Et transformer le plomb des souffrances qui enlisentet les fers des rages qui détruisent[4] en diamant transparent[5] qui cisèle son rayonnement dans un écrin brillant, ce n’est pas de la petite ouvrage ça non plus !

Vous êtes alchimistes, vous, peut-être ?

 

Et remuer les eaux boueuses de ses limbes pour en extraire le précieux trésor farouchement blotti au centre de Soi, en s’écriant « Ujjaya ! »[6] comme d’autres s’écrient « Eurêka ! » ou « Alléluia ! », selon les cas, ce n’est pas à la portée de n’importe qui ça non plus !

Vous êtes orpailleurs, vous, peut-être ?

Et démarrer de ses propres bas-fonds pour atteindre le Très-Haut au plafond, en gravissant un à un tous les échelons de Sushumna[7]… Ce n’est pas dans les cordes du premier venu de savoir escalader, âme nue, chacun des anneaux serpentés de la Kundalini[8] !

Vous êtes alpinistes, vous, peut-être ?

Stanley se trouve profondément déçu quand  dans les hauteurs des montagnes himalayenne il trouve enfin son « vrai » Soi !

Stanley se trouve profondément déçu quand  dans les hauteurs des montagnes himalayenne il trouve enfin son « vrai » Soi !

Il en faut du Pranâ – de l’Énergie et du Souffle – pour tout ça ! Ce n’est pas une sinécure, qu’est-ce que vous croyez ?

Ils en ont de la discipline à forger, ces Yogis ! Et tout cela dans une humilité autant admirable que misérable.

« Un mec qui démarre sa journée par une heure à se relaxer en faisant des acrobaties sur un tapis, ça peut pas gagner sa vie ! » dirait un authentique Yogi qui ne gagne que ce qu’il mérite (si ce n’est un petit peu – voire nettement – plus…). Ce n’est pas donné à tout le monde de placer ses intérêts et ses valeurs dans un essentiel inestimable plutôt que dans un superficiel comptable !

Ils en ont du talent à inventer, ces Yogis ! Et tout cela dans une créativité autant fertile que servile.

Vous vous imagineriez, vous, vous réveillant chaque jour plus tôt que ce fainéant Soleil pour glisser perpétuellement de cobra en « chien tête de loup[9] »* ?… Vous n’avez pas idée à quel point « ça casse un homme le Yoga ! »* (*citations d’un apprenti Yogi qui n’a jamais demandé à qui que ce soit, pas même à un(e) prof de Yoga, d’en arriver là).

Parce que, comme si cela ne suffisait pas, ils se font flageller par leurs initiateurs qui souhaitent pour eux le meilleur, pardi ! Vous savez, ces imprévisibles coups de pied au cul qui donnent l’entrain de se bouger les fesses… Alors parfois – œil pour œil, dent pour dent – ils savent user de représailles et devenir, à leur tour et à leur insu, Guru à la place du Guru.

[Guru (nom masculin, mais souvent aussi nom féminin) : personne qui, par sa présence, son attitude, son discours et sa confiance dans le potentiel d’évolution de sa « proie » amène celle-ci à prendre conscience de ce potentiel et à en faire le meilleur usage.]

Ahhh… ils en ont des sauveurs à sauver au nom de Shanti[10], ces Yogis ! Et tout cela dans un détachement autant fascinant qu’inquiétant. Après tout, rien n’est à perdre, tout à gagner !

Votre assurance couvre t’elle ce genre de consultation?

Votre assurance couvre t’elle ce genre de consultation?

Alors voilà à quoi ressemble le sacré sacerdoce des Yogis, sacrifié à gagner leur place au paradis de Samadhi[11] :

Marcher sur les mains, à défaut de marcher sur l’eau (c’était déjà pris) ;
Éviter de se nourrir d’animaux par respect pour les postures : Gomukhâsana (la vache), Shashankâsana (le lièvre), Garudâsana (l’aigle), Kurmâsana (la tortue), Ustrâsana (le chameau), Kakâsana (le corbeau), Vyaghrâsana (le tigre), … ;
Réduire drastiquement sa consommation d’alcool parce que, quel que soit le degré de Yoga, « bière qui mousse n’amasse thé (Namaste) » ;
Parer à toutes les tentatives d’incendies d’un Agni[12]excessivement pyromane ;
Esquiver tous les pièges d’un mental de compétition, de mèche avec Avidya[13] ;
S’exposer, narines alternées, à tous les courants d’Air venant s’engouffrer dans tous les Nadis[14], avec Ida[15] et Pingala[16] en tête de cortège ;
Faire de son mieux avec ce que l’on est, afin d’éviter d’être rétrogradé de Karma[17];
Et puis… tenter de reposer en paix en Savâsana[18]

[1]Patanjali : celui par qui le « miracle » des Yoga-Sutra (recueil de référence du Yoga) est survenu.
[2]Sirsâsana : posture sur la tête.
[3]Tamas (la lourdeur).
[4]Rajas (l’ardeur).
[5]Sattva (la pureté).
[6]« Ujjaya ! » : « Victoire ! ».
[7]Sushumna : canal énergétique central localisé entre Muladhara Chakra (au niveau du plancher pelvien) et Sahasrara Chakra (situé au sommet de la tête).
[8]Kundalini : serpent lové au bas de la colonne vertébrale métaphorisant l’Énergie vitale qui, par la régularité et l’assiduité de la pratique, est amené à se mettre en mouvement pour s’ériger vers Sahasrara Chakra (au sommet de la tête), ouvrant ainsi la porte à l’Éveil spirituel.
[9]Adho-mukha svanâsana (chien tête en bas), pour les intimes.
[10]Shanti : la Paix.
[11]Samadhi : l’Intégration, étape ultime du Yoga.
[12]Agni : feu intérieur dont la mission est de calciner les « malas », ces « amas » de toxines physiques, mentales et émotionnelles.
[13]Avidya : l’Ignorance.
[14]Nadis : canaux énergétiques.
[15]Ida : canal énergétique prenant naissance dans la narine gauche.
[16]Pingala : canal énergétique prenant naissance dans la narine droite.
[17]Karma : pour faire court, « récolter ce que l’on sème ».
[18]Savâsana : posture du cadavre (posture de relaxation).
[19]Virabhadrâsana : posture du héros.

Tout cela n’est pas humain ! Seuls les héros – Virabhadrâsana[19], c’est pas pour rien… – peuvent être Yogis !

 

Marie Ghillebaert

À Propos de Marie Ghillebaert

Marie a étudié la sociologie et l’ethnologie. L’humain l’intéresse. Elle étudie, pratique et transmet le Yoga avec enthousiasme. Après avoir suivi une formation Viniyoga avec Claude Maréchal, elle a été diplômée ETY et elle est à présent enseignante IFY . Au cours de plusieurs stages, elle a reçu l’enseignement de Michèle Lefèvre (Yogamrita) en Yoga et Ayurveda. Considérant qu’elle a encore tout à apprendre, elle fait de chaque voyage en Inde l’occasion de développer son expérience et sa connaissance du Yoga en suivant des enseignements de différentes traditions. Le Yoga qu’elle transmet est ainsi le fruit des diverses inspirations qui l’épanouissent dans sa pratique personnelle et qu’elle a à cœur de partager avec ses élèves à Lille et dans les Flandres

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