Les dangers du « spirituellement correct ». Faut-il se couper de ses émotions et de son humanité pour correspondre à la norme ?

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Une personne me faisait part récemment n’avoir jamais été autant dans le contrôle, la répression d’elle-même et le politiquement correct depuis qu’elle était entrée dans le milieu spirituel. Comment cela s’explique-t-il ?

La norme

Il arrive que le milieu spirituel soit perçu comme une famille de substitution, un courant de pensées où l’on se sent enfin compris, en communion d’âme avec d’autres. Pour sauvegarder cette fraternité, il est tentant de se conformer à la pression sociale du groupe, fut-elle douce et bien intentionnée, à adhérer sans réserve à ses valeurs dominantes.

Fondamentalement, la question n’est pas de savoir si je suis ou me comporte autrement que la majorité mais de savoir s’il s’agit du résultat de l’exercice de ma liberté consciente ou simplement de conformisme à l’égard du milieu dans lequel je baigne. Etre dans la norme n’est pas un souci si le choix que j’ai fait librement et en connaissance de cause s’avère correspondre à cette norme. Le but n’est pas d’être original à tout prix… En revanche, si je tente de m’affranchir d’un milieu et que je retombe dans d’autres normes, qui ne sont pas issues de mon propre cheminement intérieur mais qui sont celles en vigueur dans mon nouveau milieu, j’aurai simplement changé de « prison », la nouvelle étant sans doute plus spacieuse et plus jolie mais ne limitant pas moins mon horizon…

S’il est compréhensible de souhaiter respecter les codes d’un milieu pour mieux s’y intégrer, cela peut cependant avoir un impact négatif sur le plan spirituel si ces codes sont éloignés de qui nous sommes vraiment. Porter des vêtements ethniques, respirer de l’encens ou écouter une symphonie pour bols tibétains n’ont jamais rendu qui que ce soit spirituel et ne sont d’ailleurs en rien un passage obligé sur un chemin de réalisation de soi. Au contraire, suivre ces codes par conformisme ou mimétisme, machinalement et sans y mettre de cœur ou de conscience ne peut que rendre moins présent à soi-même.

La vraie liberté consisterait plutôt à être chevelu baba-cool au sein d’un cabinet d’avocats ou de porter le costume trois-pièces dans une communauté hippie, mais pour peu qu’il s’agisse d’un élan naturel et spontané, et non d’une volonté de se démarquer ou de provoquer, ce qui serait une autre forme de conformisme (en faisant le contraire de la norme du milieu, on continue à se positionner par rapport à cette norme, plutôt qu’être en adéquation avec soi-même).

Le bon profil spirituel

La spiritualité est une notion aussi vaste que fourre-tout, où tout et son contraire s’offrent à qui le souhaite. Si certaines personnes voient dans quelle direction aller, beaucoup sont perdus et se raccrochent volontiers à des balises édictées par d’autres, qui deviennent parfois des normes, voire des injonctions.

En règle générale, on attend d’une personne sur un chemin spirituel qu’elle ne se mette pas en colère, ne ressente pas « d’émotions négatives » comme la jalousie ou la haine, ne fume pas ni ne boive d’alcool, consomme bio et durable, ne mange pas de viande, soit conscientisée face au réchauffement climatique et aux enjeux écologiques, ne diffuse que des « énergies hautes » comme l’amour, ait une sexualité sublimée, prône un retour à la simplicité volontaire, ait pris des distances avec le modèle consumériste et néolibéral, soit en permanence dans la compassion et l’entraide…

Globalement, tout cela paraît très positif. Cela devient pourtant problématique quand l’ordre des choses est inversé : ce n’est pas manger des légumes bio qui rend plus spirituel, c’est l’évolution sur le chemin spirituel qui amène à manger en conscience. Arrivé à un certain niveau de conscience, cela s’impose naturellement avec évidence, sans effort de volonté, presque comme une conséquence indirecte.

En revanche, en mettant la charrue avant les bœufs, tous ces objectifs extérieurs non encore intégrés deviennent un « idéal » difficilement atteignable, poussant les gens à être en lutte constante avec eux-mêmes pour se rapprocher de ce prétendu Graal. Cela génère des effets pervers, que l’on retrouve dans la plupart des grandes religions : en assignant aux gens un idéal inaccessible par le plus grand nombre, le fossé entre cet absolu et leur réalité quotidienne, plutôt que de les encourager à progresser, les tiraille et les pousse vers la mésestime de soi, la culpabilité, la névrose ou l’hypocrisie (où seules les apparences extérieures sont sauves…), qui seront autant d’obstacles à une progression spirituelle.

Ainsi, s’efforcer d’être plus compatissant en espérant que cela favorisera son évolution spirituelle est à mon avis faire fausse route : c’est en progressant sur son chemin spirituel que la compassion viendra d’elle-même.

Une petite précision s’impose ici. Le présent article ne s’intéresse et n’aborde que le plan spirituel. Il existe, par exemple, de nombreuses bonnes raisons d’être respectueux de la nature qui ne sont pas en lien avec l’évolution spirituelle. Je ne prône donc pas qu’il faille attendre d’être un Bouddha pour commencer à trier ses déchets et agir sur le monde qui nous entoure…

Devenir soi-même

Tenter de coller à des pseudo-attentes de l’extérieur – et contrôler tout élan qui irait dans une autre direction – est la meilleure façon de perdre sa spontanéité et de rater la rencontre avec soi-même.

Il n’y a en fait pas de démarche plus opposée à la spiritualité dont l’essence, le but ultime, est d’inviter à devenir de plus en plus soi-même, à se réaliser pleinement et en conformité avec sa propre vérité intérieure : « Tu dois devenir l’homme que tu es. Fais ce que toi seul peut faire. Deviens sans cesse celui qui tu es. Sois le maître et le sculpteur de toi-même » (Friedrich Nietzsche). Ou, comme dirait Oscar Wilde sous forme de boutade : « Soyez vous-même, tous les autres sont déjà pris ».

L’être spirituel sait que c’est en lui-même que se trouvent les réponses, et non en faisant appel à l’extérieur, que ce soit par le biais d’un dieu, d’un gourou, d’un courant de pensée ou autres. Une règle édictée de l’extérieur ne sera jamais totalement adéquate : « L’homme qui dit « je veux changer, dites-moi comment m’y prendre » peut paraître profondément sincère et sérieux, mais il ne l’est pas. Il est à la recherche d’une autorité, dans l’espoir qu’elle mettrait de l’ordre dans sa vie. Mais son ordre intérieur pourrait-il jamais être instauré par une autorité ? Un ordre imposé du dehors provoque presque toujours un désordre » (Krishnamurti).

Les dangers de l’idéalisme

Sur un chemin spirituel, il est tentant de suivre un modèle, d’essayer de ressembler à ceux que l’on admire, d’extirper ce que l’on n’aime pas en soi et de le remplacer par les qualités appréciées chez d’autres. Pourtant, cette volonté de changement a ceci de problématique qu’elle implique de renier et de rejeter une part de soi-même pour le remplacer par quelque chose d’extérieur qui n’a pas encore été intégré.

Pour moi, la spiritualité se distingue de la morale en ce qu’elle est non-duale, elle ne divise pas le monde en ce qui est bien et ce qui ne l’est pas, ne décrète pas de « il faut », « tu devrais » ou « il est défendu de… ». C’est une voie de grande liberté qui invite à s’accepter totalement, à être soi-même en se libérant des diktats extérieurs.

Vouloir se modeler sur un idéal, aussi beau soit-il, peut devenir un frein au développement spirituel, comme l’explique Krishnamurti : « Pour se connaître, on doit être honnête à l’extrême vis-à-vis de soi, jusqu’au tréfonds de l’être. Lorsqu’on agit suivant des principes, on est malhonnête car on agit tel que l’on pense qu’on « devrait » être, et non tel qu’on « est ». (…) L’idéal n’est ni un fait ni une réalité : c’est ce qui devrait être – une chose située dans le futur. Ecoutez-moi bien : oubliez l’idéal et prenez conscience de ce que vous êtes. Ne courez pas après ce qui devrait être, mais comprenez ce qui est. La compréhension de ce que vous êtes vraiment est beaucoup plus importante que la quête de ce que vous devriez être. Pourquoi ? Parce qu’en comprenant ce que vous êtes s’amorce en vous un processus spontané de transformation, alors qu’en devenant ce que vous croyez devoir être, il n’y a pas trace de changement, c’est simplement la même chose qui continue sous une autre forme ».

Sois spirituel et tais toi !

Sois spirituel et tais toi !

L’acceptation de soi

Prenons l’exemple d’une personne trouvant ses pulsions sexuelles trop envahissantes et estimant qu’elles vont à l’encontre de la haute idée qu’il s’est faite de son évolution spirituelle. Imaginons que sa façon de solutionner le problème soit de s’imposer une abstinence totale et, pour se faire, de tenter de se déconnecter de son énergie sexuelle. Cette personne a donc idéalisé la chasteté et essaie de s’y conformer. En pratique, que va-t-il se passer ? Il est probable qu’en dépit d’efforts importants, le résultat soit – au mieux – mitigé et que cette personne ressentira de la frustration, de la culpabilité, un dégoût d’elle-même de si peu correspondre à son idéal. En outre, cette force réprimée resurgira d’une façon ou d’une autre mais avec le risque d’être pervertie et encore plus « obscure ».

Pratiquer la « non-sexualité » n’a jamais fait disparaître les pulsions sexuelles. Pour prendre un exemple historique, Gandhi voyait ses pulsions sexuelles comme un adversaire à éradiquer à force d’ascétisme et de sévère discipline. Or, l’abstinence qu’il s’est imposée une bonne part de sa vie fut pour lui une cause de tourments constants l’emmenant plus près de la névrose obsessionnelle que de la sérénité.

L’abstinence ne devrait pas être vécue comme une contrainte, sous peine de créer un antagonisme en soi-même. Soit l’abstinence vient naturellement et sans effort, soit elle nécessite d’exercer une violence sur soi, ce qui signifie que ce n’est pas le moment juste pour la vivre. L’abstinence n’est pas un but en soi, ce serait plutôt une (éventuelle) conséquence accessoire d’un degré d’évolution, presque anecdotique. Il ne s’y rattache aucune connotation morale. L’abstinence n’est ni bonne ni mauvaise. Et le fait d’être abstinent n’est pas forcément la marque d’une grande spiritualité. Si elle est juste due au fait que la personne s’est dissociée du bas de son corps et coupée de ses élans vitaux, ce serait même plutôt l’inverse…

Si quelqu’un souhaite être plus en paix avec sa libido, comment peut-il alors évoluer tout en respectant qui il est ? Plutôt que d’occulter ou de se couper de ses pulsions sexuelles, une autre option serait de s’y confronter afin d’en comprendre le mécanisme et, de ce fait, de mieux connaître son propre fonctionnement.

Ce n’est pas une voie aisée car elle suppose d’être totalement libéré de tout désir de changer ce que l’on est en quelque chose d’autre. Ainsi que le dit Sai Maa, la voie spirituelle est avant tout un chemin d’acceptation de soi : « Nombreux sont ceux qui croient que pour évoluer il y a quelque chose en eux à changer, rejeter ou transcender. Je vous invite à considérer que la transformation vient en osant accepter et embrasser tout ce qui est en vous ».

Au lieu de prétendre à la chasteté, la proposition est d’accepter ses pulsions et de les expérimenter en conscience, de comprendre leur fonctionnement sur le plan rationnel mais aussi et surtout intuitif, sans émettre de jugement et en toute bienveillance.

Si cette personne ressent aujourd’hui l’envie/le besoin de vivre une sexualité « hors de la norme » (ce qui ne signifie de toute façon pas grand-chose, vu la diversité en la matière), il est probablement bon pour elle de l’expérimenter, pleinement, de façon à comprendre d’où lui vient cette envie/besoin. Je précise que cette expérimentation devra se faire en conscience, ce qui implique d’être dans le respect de soi-même et dans le respect d’autrui.

Une fois que la personne aura pris conscience du mécanisme à l’œuvre, ses pulsions ne devraient plus la tarauder et elle passera naturellement à autre chose, sans avoir à se faire violence. Ou peut-être prendra-t-elle conscience que, finalement, cette voie lui correspond vraiment à ce moment de sa vie (quitte à encore évoluer dans autre chose plus tard).

Parfois, il est bon d’expérimenter des choses plus « excessives », comme un passage obligé, pour être après à même de s’en détacher, de les transcender et de passer à autre chose. Il est toutefois important de le faire en conscience, en étant présent à soi, de façon à ne pas y rester bloqué ou à s’y complaire inutilement.

Plutôt que de vouloir devenir qui elle n’est pas, c’est donc en cherchant à découvrir sa vraie nature, en la comprenant et en l’acceptant, que se produira un travail alchimique de transformation qui libérera la personne tant de la sexualité que de son contraire.

Pour conclure sous forme de métaphore musicale, l’être spirituel est « une personne qui ne marche plus au son des tambours de la société et qui danse sur la musique qui jaillit d’elle-même » (Anthony De Mello). Marcher au rythme d’une mélodie composée par quelqu’un d’autre – aussi mélodieuse soit-elle – éloigne de sa petite musique intérieure, la seule qui résonne en parfaite harmonie avec soi.

Pour aller plus loin, nous recommandons cet excellent ouvrage de Jack Kornfield.

Source: presenceasoi.be

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