Les fêtes bouddhistes de Bayanhongkor – un endroit privilégié et une expérience spirituelle intense

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Une fois par an après la mi-juillet, les bouddhistes des différentes régions de la Mongolie convergent vers la ville de Bayanhongkor, proche du centre du pays. Pendant une semaine, des rituels sont conduits par des lamas venant des monastères voisins et même de la capitale Ulaan Baator. Dans ce pays à dominance nomade, la fête bouddhiste se veut aussi nomade dans un rayon de 40 km au nord ouest de la ville, dans une zone de montagnes sacrées. Par ces rituels annuels, il s’agit de favoriser l’harmonisation collective aux cinq éléments de la nature et l’harmonisation personnelle à son essence spirituelle.

Faute de place dans l’autobus régulier pour me rendre à Bayanhongkor, j’ai été recommandée par une amie mongole à un lama de la capitale faisant la route avec sa famille. Le voyage vers Bayanhongkor fut bavard et joyeux, la musique et les chants traditionnels emplissaient la voiture. À Bayanhongkor, j’ai été logée dans une famille accueillant déjà deux lamas et les organisatrices de cette fête. A mon étonnement, le seul lit étroit de la pièce me fut réservé, alors que les autres dormaient par terre. Au matin, ma pratique de yoga dans la cour fut suivie spontanément par tout ce beau monde, notre hôtesse comprise. Ils m’expliquèrent qu’un rituel en vaut bien un autre, même si la pratique varie d’un jour à l’autre. Ensuite, ils me firent monter dans l’un des mini-bus ramassant les lamas, répartis pour la nuit dans des familles d’accueil de la ville. J’étais donc la seule femme et étrangère de surcroit dans ce véhicule, où l’ambiance était festive. J’avais donc une place privilégiée dès le début, sans rien avoir demandé.

Les stupas du monastère de Ongii .

Les stupas du monastère de Ongii .

Le premier rituel eut lieu en bordure de la rivière dans une zone marécageuse proche d’un village, pour célébrer l’élément eau. La pluie s’était mise à tombée abondamment, ce qui est bienvenu dans ce pays désertique. Les adultes montraient une concentration dissipée, agglutinés autour des lamas assis en bordure de la rivière. Les enfants s’amusaient respectueusement, en courant et en riant sous le regard tolérant de leurs parents. Les prières pour l’élément eau semblaient un mélange de bouddhisme et de tradition antérieure liée à la nature. Comme les mantras chantés en capella m’étaient parfois connus, je commençais à me les rappeler en mêlant ma voix à celle des lamas. Alors, les organisatrices de la fête m’ont poussée vers eux et placée en avant, auprès des gens importants de la région. J’aurai préféré rester en arrière avec les enfants et les familles les plus pauvres, venues du village voisin. Après le rituel, je fus donc saluée par de nombreuses personnes, curieuses de ma différence et de ma participation. Au moment de partager le repas, je me suis éloignée du groupe pour éviter de me distinguer en refusant de manger de la viande, dans ce pays où l’alimentation est surtout carnée. J’allais donc jeûner en méditant sous la pluie, à l’abri d’un parapluie prêté par un lama. J’étais sous la protection des lamas, au sens figuré comme au sens propre. Cela allait se confirmer le soir même, puisque je fus accueillie avec un lama chez sa belle sœur habitant la banlieue de Bayanhongkor.

Le second rituel eut lieu au sommet de la plus haute montagne au nord de Bayanhongkor, c’est-à-dire à 3.955 m d’altitude. Le brouillard et le froid me saisirent en sortant du mini-bus, qui m’avait conduit là avec plusieurs lamas. J’étais au bord du malaise hypoglycémique, faute d’avoir mangé depuis le matin de la veille. Je l’expliqua à une femme mongole qui s’empressa d’en informer le grand lama régional, car c’est un honneur dans ce pays de nourrir les gens de passage. Au plus tôt, il alla me chercher de la nourriture, parmi les offrandes déjà déposées sur l’autel installé au sommet. J’étais gênée de recevoir ce qui était destiné au Bouddha et habituellement distribué aux pauvres après la fête. Mais, les gens qui m’entouraient attendaient que je mange et que je signifie mon appréciation. Ils étaient fiers de leurs mets traditionnels et de la présence d’une étrangère parmi eux. J’ai partagé les fromages et les gâteaux offerts, avec les enfants venus des alentours avec leur famille. Au cours du rituel destiné à l’élément air, le vent s’associa à la pluie et chassa peu à peu les nuages qui occupaient ces sommets. Un paysage fabuleux se dévoila à mes yeux émerveillés et laissa les mantras chantés portés au loin. Je mêlai ma voix à la leur, me faisant remarquer par quelques lamas, dont celui qui m’avait nourrie. Il envoya un jeune lama me chercher dans la foule, pour me rapprocher de l’autel et du cercle sacré. Nos mots mêlés, bien que dans des langues différentes, s’envolaient dans l’air pur et glacial des sommets vers les vallées environnantes. L’expérience spirituelle était intense au plan collectif et semblait même influencer les chevaux et les yacks sagement regroupés au sommet. Ces animaux semi sauvages dodelinaient de la tête, en faisant teinter leurs clochettes et voler au vent leurs rubans de couleur. Après le rituel, le son de la vielle traditionnelle accompagna le repas montagnard partagé par les familles, entre les courses habituelles de chevaux et de yacks. Alors que je jouais avec les enfants et courais avec eux pour me réchauffer, deux lamas vinrent me chercher pour m’emmener dans leur famille habitant dans une vallée voisine. La méditation du soir fut pratiquée tous ensemble dans la tente nomade qui nous abritait, mélangeant notre façon de faire et d’être, en toute simplicité. Quelle expérience !

Le troisième rituel était consacré à la terre, celle qui nourrissait les troupeaux dans les vallées de montagne où vivaient de nombreuses familles nomades. Sur une butte auprès d’un grand caïrn (ovoo en mongol), les familles d’ici ou d’ailleurs se regroupèrent sous la pluie et dans le vent, dans une atmosphère recueillie et festive à la fois. De nombreux cavaliers sur leur monture convergèrent aussi en ces lieux, dans leurs plus beaux atours. Au cours du rituel, du cercle des lamas s’éleva une sorte de vapeur, comme le souffle de la terre. A un moment, des graines furent distribuées par les lamas, pour être lancées dans les quatre principales directions de l’espace. A la fin, la foule s’est mise à tourner trois fois de suite autour du caïrn en y lançant des gouttes de lait ou des miettes de fromage. Une part de ce que la terre donnait en nourriture à la population devait lui revenir, pour qu’elle continue à produire. Tous ces rituels anciens assimilés à la pratique du bouddhisme en Mongolie me séduisaient. J’ai suivi le mouvement de la foule et appris les gestes traditionnels avec les jeunes lamas, accompagnée par des enfants curieux et affectueux. Ensuite, je me suis promenée à flanc de montagne parmi les chevaux semi-sauvages, sous le regard vigilant des hommes les ayant harnachés pour la fête. C’est alors que j’ai surpris des lamas mangeant de la viande, à l’abri des regards. J’appris que la viande de yack était tolérée pour eux et que seuls les plus grands lamas étaient végétariens, comme moi. Alors, ils s’inclinèrent devant moi en riant et en me félicitant de mon abstinence, bien qu’elle ne me demande aucun effort. Dans un pays d’éleveurs comme la Mongolie, le fait de ne pas manger de viande rend honorable. Après les courses de chevaux, les grands lamas se regroupèrent sous un chapiteau pour assister à la fête : musique et chants nomades, danses traditionnelles modernisées et lutte mongole. Quelque soit la place que je prenais autour de l’espace festif, au moins un lama se trouvait à mes côtés et me commentait le spectacle. La consigne était d’accompagner et de protéger l’invitée d’honneur que j’étais, la seule étrangère parmi eux. Quelques personnages importants de la région me saluèrent à nouveau, communiquèrent en anglais avec moi et furent surpris que je leur réponde en mongol. Je me sentais bien petite à côté d’eux et manquais de mots pour expliquer ma présence parmi eux. Après la fête, l’un des jeunes lamas m’amena dans sa famille sous une tente de nomades, où le grand lama local était accueilli pour la nuit. Les discussions tournèrent autour de la philosophie bouddhiste et de l’art de vivre en Mongolie, en mélangeant l’anglais et le mongol.

Paysage près de Bayanhongkor

Le quatrième rituel se déroula dans un petit temple aux abords d’un village longé par un torrent (élément eau) et entouré de caïrns (élément terre), un jour de grand vent (élément air) où le soleil brillait (élément feu). J’étais admirative de la puissance des rituels élémentaires des lamas et disposée à profiter du soleil du jour. Aux gens du village et aux nomades des vallées environnantes s’ajoutaient de plus en plus de personnes venant d’autres coins du pays. Les organisatrices de cette fête entrainaient la foule à chanter des mantras traditionnels pour accompagner les lamas. Ces deux femmes avaient été désignées ce jour là pour me guider dans les rituels, s’assurer que j’étais nourris par une famille du village (sans viande) et que je pourrai dormir dans ma tente, auprès des jeunes lamas. Au cours du rituel, les rayons du soleil traversant les vitres du petit temple venaient illuminés les lamas disposés en arc de cercle devant l’autel. Les gens entassés à l’intérieur étaient contents de se retrouver et la foule amassée à l’extérieur bavarde et joyeuse, partageant un moment unique dans l’année. Les organisatrices ne tardèrent pas à me repérer et à m’extraire de la foule pour me placer à l’intérieur du petit temple, à une place de choix. J’étais au seuil de l’espace ensoleillé, sous la protection bienveillante des lamas et peut-être du Bouddha, alors que je n’étais même pas bouddhiste. La soirée se passa à trouver les points communs entre nos rituels et à pratiquer quelques techniques de yoga et de méditation. Les jeunes lamas me demandèrent aussi des conseils sur leur santé et apprécièrent mes soins individualisés.

Le cinquième rituel se répéta les jours suivants, entre un monastère en reconstruction dans un village et un monastère reconstruit à Bayanhongkor. Il était centré sur l’élément éther, matérialisé par les textes sacrés des sutras et par les stupas abritant des rouleaux de prières contenant les cendres de personnes décédées. J’étais la seule à avoir eu l’autorisation de planter ma tente dans la cour du temple, c’est à dire dans l’enceinte d’un monastère entouré de 108 stupas. Tous les jours, ma séance de yoga au levé du soleil était suivie par quelques lamas et autres personnes venues à cette fête bouddhiste. Les gens allaient et venaient, pratiquaient quelques exercices puis repartaient vers leurs occupations. J’enseignais dans le silence, par l’exemple, n’ayant pas suffisamment de vocabulaire en langue mongol. La cohésion mouvante du groupe était intense et le partage enrichissant. Au cours de ces journées consacrées à l’élément éther, certains rituels étaient ouverts à tout public dans le nouveau temple, devant le vieux temple en ruine ou autour de l’enceinte du monastère. Par contre, quelques rituels sacrés se déroulaient à huit clos avec une partie des lamas dans le nouveau temple. Les sutras ont été récités, expliqués et médités, sortis du vieux temple et portés par la foule en procession derrière le grand lama de la Mongolie. Ce dernier se mettait régulièrement à leur disposition, pour répondre à des questions spirituelles et pour les bénir. Entre les rituels, la fête continuait avec des discours et des spectacles variés (chant, musique, danse, théâtre, joute oratoire) appréciés des familles heureuses d’être rassemblées et de partagées un moment de qualité. Au cours des rituels, les lamas ont distribué aux gens de l’encens et de l’eau bénite, des écharpes bleues selon les traditions. Je me sentais à ma place parmi eux, porté par ma pratique spirituelle et l’énergie des lieux animée par les lamas. Néanmoins, j’ai fait tourner les moulins à prière dans le mauvais sens et je me suis prise les pieds dans le tapis face au grand lama de la Mongolie. Les organisatrices de la fête m’ont expliqué comment utiliser l’eau bénite et les graines distribuées, avant de m’amener dans le vieux temple à quelques huit clos des lamas. J’ai donc assisté à la passation de pouvoir entre les plus âgés et à la graduation des plus jeunes, seule femme dans ces lieux sacrés, blanche et étrangère de surcroît. A la fin, ils me demandèrent de répondre à leurs besoins de soins, ce que je fis au mieux de mes compétences.

La semaine avait passé vite et je me retrouvais pour la première fois seule à 6 h du matin à pratiquer le yoga dans la cours désertée du monastère. Je pris conscience que je devais à nouveau m’occuper de moi-même pour avoir à manger et un lieu pour dormir, pour choisir mon chemin et mes activités du jour. La fête était finie. La chute dans la réalité matérielle s’est concrétisée deux heures plus tard, par l’arrivée de deux lamas se proposant de jouer le rôle de chauffeur et de guide auprès de moi dans les semaines à venir … pour de l’argent. Les dons des bouddhistes présents à la fête ne semblaient pas leur suffirent. Le conflit ouvert entre ces deux lamas s’amplifia avec la venue de deux autres prétendants, par l’intermédiaire de leur femme respective. J’étais étonnée et avais plutôt envie de rire de cette situation burlesque. Je finis par choisir un autre chauffeur, qui n’était pas lama et qui était plus pauvre qu’eux, qui connaissait la région où je devais marcher et qui était apte à me protéger en cas de problèmes.

Au cours des 90 jours où j’ai marché dans les Gobi en Mongolie (déserts), ma place désignée dans les tentes de nomades était toujours devant l’autel familial. Cet honneur habituellement réservé aux grands lamas me revenait parce que je ne mangeais pas de viande. Le fait d’être professeur de yoga (yogi pour eux) et d’avoir plus de 50 ans (grand-mère) ajoutait au respect qu’ils me témoignaient. Par contre en grimpant sur une montagne sacrée, je n’ai pas eu l’autorisation de m’approcher du grand lama méditant au sommet, interdit aux femmes. En visitant des lieux sacrés où de grands lamas avaient médité longuement, devenus lieux de culte fréquentés ou lieux inaccessibles et ignorés, j’ai écouté avec intérêt leur histoire contée par des mongols ordinaires. En pénétrant dans une grotte au hasard de mes pas, j’ai communiqué mentalement avec un lama emmuré dans le silence et nourri par les nomades alentours. En pénétrant dans l’enceinte d’un monastère isolé, je me suis faite interpellée par un jeune lama qui craignait que je perturbe la retraite d’un grand lama méditant dans la tente voisine entourée de murs. Bien qu’habituée à rester en silence et en méditation pendant une semaine (en marchant), je me sens incapable de faire une retraite pendant quatre ans (immobile). Je me sentais plus utile en marchant de tente en tente pendant trois mois, en apportant des soins aux nomades et en partageant avec eux des moments de réflexions spirituelles, de pratique de yoga et de méditation … sur les cinq éléments.

 

À Propos de Isabelle Lacharme

est professeure de yoga depuis 31 ans + infirmière, kinésiologue et ergonome (maitrises et doctorat en cours). Française, habitant au Québec depuis 2001 (membre de la fédération francophone de yoga) elle enseigne le yoga énergétique et thérapeutique, en pré et post-natal, aux enfants et donne des ateliers sur la philosophie du yoga, le yoga nidra …

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