Murmurer comme la mer, rugir comme un lion : la pratique du mantra selon le tantra non-duel

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« Comme un cheval hennit,

comme un bœuf beugle,

comme un lion rugit,

comme un chameau blatère… »

Tantra de la yogini secrète

 

Quand on pratique ou qu’on aspire à pratiquer une voie d’éveil, on se pose la question : qu’est-ce qui marche ?

Dans la voie du tantra, on parle de réciter des mantras. Mais qu’est-ce qu’un mantra ? Pourquoi un mantra amènerait-il à un éveil ? En effet, à première vue, un mantra semble conditionné par une culture. Les mantras indiens ne sont pas les mantras chinois. Pourtant, ils prétendent « dire » quelque chose d’universel, qui transcende les mots. Comment est-ce possible ? Ensuite, les mantras sont des mots. Or, n’avons-nous pas déjà trop de mots dans la tête ? Pourquoi se mettre en peine de remplacer des mots profanes par des mots sacrés ? Au final, ce sont toujours des mots… On peut répondre que le mantra est un mot spécial, qui a le pouvoir de mener au silence. Mais pourquoi ?

Bref, qu’est-ce qu’un mantra ?

Voici la réponse originale – mais parfaitement traditionnelle – d’un maître du tantra de l’An Mille, Abhinavagupta.

Tout d’abord, tout est en tout. Littéralement. Ca n’est pas une théorie métaphysique, une chose à croire, mais une expérience à faire. Où ? Dans la conscience. En cet instant, n’êtes-vous pas conscient ? Si vous répondez que vous n’êtes pas conscient, qui affirme cela ? Et, en l’absence de lumière consciente, comment cette inconscience se manifeste t-elle ? Donc aucune expérience n’est possible en dehors de la conscience, comme l’espace hors duquel on ne peut sortir. Donc tout est dans la conscience.

Mais comment ? Les choses sont-elles dans la conscience comme des billes dans un sac ? Comme un rêve dans le sommeil ? Non, pas comme des billes, car les billes ne se ressentent pas mutuellement. Le sac ne les ressent pas non plus. Pas comme des rêves non plus, car le sommeil est indifférent aux rêves. Les rêves surviennent de manière mécanique, sans êtres désirés par le sommeil. Alors que chacun peut vérifier dans sa propre expérience, qu’il ressent les choses et qu’il les désire.

Récapitulons : tout est dans la conscience, ressenti par la conscience, désiré par la conscience. Dit autrement : je suis conscience qui se manifeste à elle-même, qui se ressent elle-même, qui se désire elle-même. Quand je vois une table, je me vois comme table. Pourquoi ? Parce que je le désire ainsi.

C’est cela, le mantra : toute expérience est une réalisation de soi, à l’infini. Et le mantra, au sens pratique, est le moyen de réaliser cela.

A ce stade, vous objecterez peut-être qu’Abhinavagupta affirme plein de choses invérifiables. En effet, si tout est en moi, alors je sais tout, je suis omniscient. Je parle toutes les langues. Mais cela ne semble pas correspondre à l’expérience. De plus, si toutes les langues sont en moi, comment puis-je être en paix ? Comment la conscience, pure et silencieuse, peut-elle être grosse du tumulte des mots et rester absolue sérénité ?

Il répond par deux arguments : l’un est un raisonnement ; l’autre un appel à l’expérience directe.

Le raisonnement est simple : s’il n’existait pas une conscience indifférenciée omnisciente, on ne pourrait jamais rien savoir, même si ce savoir est faux ou partiel. Le savoir mental n’est possible que par un savoir qui transcende le mental. Même si nous n’en avons pas conscience au quotidien, nous plongeons dans l’omniscience à chaque fois que nous parlons ou pensons. Les mots, seuls, ne veulent rien dire. Cette conscience omnisciente est le mantra.

Même les enfants apprennent ainsi, parce qu’ils baignent dans cette intelligence d’avant les mots. Sans ce langage inné, préverbal, ils entendraient des mots, mais n’apprendraient jamais rien. Ils resteraient comme des salades : calmes, mais totalement inertes. On aurait la paix, mais plus d’enfants.

Abhinavagupta nous invite donc à examiner notre expérience : à nous plonger encore et encore dans cette intelligence sans mots, toujours présente mais que nous négligeons d’ordinaire, obsédés par la réussite et le résultat de nos actions. Il faut se retourner, encore et encore, se convertir, opérer une révolution de l’attention, faire retour amont, à contre-courant, vers la source de l’énergie. Plonger à la source du langage, c’est la pratique du mantra.

Le second argument est l’expérience des langages de la nature. Nous faisons l’expérience que le bruit des vagues nous berce, nous ressource, nous remplit de joie, parfois de tristesse. Comment est-ce possible ? Comment des sons qui ne veulent rien dire peuvent nous parler ?

C’est possible parce que la conscience, silencieuse, entre deux pensées, entre deux bruits, est un langage. Pas un mot, mais pleine de tous les mots. Elle est un langage qui dit tout, instant après instant, sans rien articuler. Elle parle sans mot. Que dit-elle ? Tout. Écoutons.

Quel rapport avec le bruit des vagues ? Celui-ci : les vagues sont un langage (puisque cela nous « parle »), mais un langage d’avant les mots, d’avant les conventions, un langage naturel. Ecouter la mer, c’est se rappeler cette langue universelle. Ecouter la mère, c’est revenir à notre véritable langue maternelle. De même pour le vent dans les arbres. Une expérience simple, mais indéniable.

Et il en va de même avec tous ces bruits de la nature, ces murmures, ces grognements qui nous touchent au plus profond, sans passer par les mots : Abhinavagupta évoque le hennissement des chevaux, le chant des oiseaux, les grognements des chameaux et même les meuglements bovins… A travers ces expériences banales, ce sont les yoginis qui s’expriment, les énergies primordiales de la conscience. Se mettre à leur écoute, à l’école de ce murmure, c’est la pratique du mantra, le mantra total (mahâ-mantra dit Abhinava), c’est s’ajuster (yoga) à la grande Déesse. Si l’on n’écoute pas cette Puissance totale, alors elle on la ressent comme angoisse, mal-être, terreur nocturne, frayeur qui nous pousse à agir sans cesse, comme des hamsters dans leur roue. La Déesse est alors Bhairavî, la Terrifiante. Mais si nous l’écoutons, « encore et encore », elle se dévoile être notre Puissance, notre âme, notre force, notre joie, notre force de vie. Ce n’est pas une croyance, mais un ressenti qui, avant toute pensée et toute sensation, nous nourris, nous comble et a le pouvoir unique de transmuter même la plus terrible des peurs, celle de la Mort. Seule cette grande Déesse, grand mantra originel, a le pouvoir de nous combler, si nous nous tournons vers elle.

Tel est la vraie pratique du mantra. « En vérité, le mantra, c’est la résonance intérieure ». Voilà ce qui marche. Le reste n’est que bruit.

Ce bavardage est basé sur quelques lignes du Parâtrîshikâvivarana (pp. 250-253 de l’édition de Gnoli)

David Dubois pour Yoganova

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