Passer de « souffrir » à « s’ouvrir ».

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Derrière la démarche qui amène à démarrer (et continuer) la pratique du Yoga, on retrouve souvent une quête de « mieux-être ». « Se sentir mieux »… mais par rapport à quoi ? Est-ce à dire que quelque chose fait obstacle au « bien-être » et que tous les espoirs mis dans le Yoga visent à lever ces obstacles ?

Naturellement, nous aspirons à améliorer notre confort de vie, à commencer par notre santé. Et il est très fréquent que l’intérêt pour le yoga s’éveille dans cette intention. Les individus qui vont bien cherchent à entretenir cet état. Les individus affectés par une problématique de santé souhaitent, si ce n’est y remédier, au moins la soulager. Et, quelle que soit l’affection (bénigne ou plus sérieuse ; corporelle ou mentale), ce qui est recherché à court terme est la réduction des symptômes, l’apaisement de la douleur.

Et ça tombe bien parce que la vocation du Yoga est justement d’amener et de maintenir la santé profonde : toutes leurs ressources physiques, mentales, émotionnelles et énergétiques devenant pleinement actives, les pratiquants s’établissent alors peu à peu dans leur nature véritable (« Purusha »).

A cette fin, le Kriya Yoga (Yoga de l’action, Livre II des Yoga-Sutra de Patanjali), prescrit l’élimination de tous les obstacles (les « Klesha », sources de souffrance) à l’expression de notre essence fondamentale comme moyen d’entrer dans l’état de Béatitude (« Samadhi »).

Statue de Patanjali dans un ashram indien.Statue de Patanjali dans un ashram indien.

Toutes les « Klesha » découlent de l’ignorance (« Avidya ») quant à notre nature véritable. Et c’est cette confusion qui est à l’origine du déséquilibre de l’ego (« Asmita », sur-développé ou sous-développé), de la passion (« Raga », désir et attraction au plaisir excessifs), de l’aversion (« Dvesha », rejet des contraintes) et de l’attachement (« Abhinivesha », peur de la mort).

Toutes ces afflictions sont autant de voiles nous empêchant de nous révéler tels que nous sommes fondamentalement.

Mais, par la pratique du Yoga, nous sommes amenés à soulever peu à peu les voiles de l’ignorance, à éliminer une à une les souffrances et à apprendre progressivement à nous connaître afin de révéler le meilleur de notre être (« Purusha »).

Ce processus réclame de la part de celui qui l’entame un engagement réel (« Tapas », discipline) et un sérieux esprit de discernement (« Viveka ») : il s’agit en fait d’avoir le courage d’aller explorer les profondeurs de son âme avec une transparence telle que l’on ne se mente pas à soi-même par peur de ce que l’on va y découvrir.

Parfois, en effet, la douleur à laquelle nous sommes confrontés est l’arbre qui cache la forêt. En laissant parler et en écoutant cette douleur, on cherche parfois à se rendre sourd à une souffrance plus profonde qui crie en nous, silencieusement mais insidieusement.

Plus nous bâillonnons cette souffrance pour ne plus l’entendre crier, plus nous l’enterrons dans les méandres de notre cœur pour ne plus la voir et y penser, plus nous l’emprisonnons dans la ferme intention de la rendre muette et invisible à perpétuité, et plus nous renforçons l’emprise et le pouvoir que cette souffrance détient sur nous.

Car, en vérité, lorsque nous pensons la contrôler, c’est en fait elle qui nous contrôle. Toute l’énergie que nous déployons pour la faire taire et pour la cacher nous empêche de nous concentrer sur la beauté qui nous est offerte. S’efforcer à rester sourd et aveugle à notre propre souffrance c’est en réalité n’entendre et ne voir qu’elle au détriment de l’Energie absolue qui nous porte. C’est se croire seul et décider de demeurer dans cette solitude alors que tout s’organise autour de nous pour nous aider justement à ne plus être seul pour porter le poids de cette souffrance.

La poussière du temps qui passe venant se déposer sur les souffrances anciennes ne les fait pas fuir et mourir, elle ne fait que les recouvrir et les alourdir. Parfois on croit les avoir oubliées, perdues dans les vestiges d’une mémoire sélective, mais elles peuvent toujours s’exprimer sous des moyens travestis. C’est par exemple vivre une scène du présent avec une charge émotionnelle appartenant au passé, projeter sur une personne l’émotion que nous avions étouffé face à une autre personne, vivre une situation dans laquelle ressurgissent des peurs ou des colères enfouies.

Il peut être tentant de balayer la souffrance pour la dissimuler sous un tapis – « Ça va passer ! » – pour que, ouf, personne ne la voit ! Mais, même si personne ne la voit (encore que… même sans la voir, certaines personnes peuvent peut-être la deviner…), nous, au fond de nous, nous savons bien qu’elle est là cette souffrance et que, malgré tous nos efforts pour la faire taire et la tuer, bien que passée, elle est bien présente. Tellement présente que parfois même, nous en sommes réduits à devoir co-exister avec elle. En refusant d’admettre l’existence de cette souffrance, nous en venons à nous confondre avec elle : plus nous la rejetons loin hors de nous, plus elle s’enfonce en nous, jusqu’à même fusionner avec nous.

C’est en cela que toute notre contradiction se trouve : pour nous débarrasser de la source de notre souffrance, bien souvent, nous refermons le barrage afin qu’elle ne puisse plus sortir ! « Refermons bien la porte et continuons comme si de rien n’était… ».
Pourtant, contenir et retenir cette souffrance revient à laisser grossir et pourrir en nous une poche de doutes, de déceptions, de regrets, de rancœurs, de colères, de tristesses, de hontes, de peurs, …qui nous écrase et nous étouffe. C’est continuer à remplir ce qui est déjà trop plein, tandis que notre potentiel de Vie se vide et se tarit. C’est nourrir une part de mort en nous, tandis que notre part de vie s’affame.

Et pourtant, pourtant, comment pourrait-on laisser entrer du neuf là où nous sommes encombrés par l’ancien ? La plupart du temps, nous connaissons notre propre souffrance, nous avons pris parfois l’habitude de lutter violemment contre elle pour nous en débarrasser, parfois l’habitude résignée de vivre avec elle comme si nous étions elle. Mais elle nous enchaîne et rester captif de cette souffrance c’est renoncer au Bonheur qui n’attend que nous, c’est renoncer à l’Amour inconditionnel pour lequel nous sommes faits.

Voilà pourquoi il est si important de sortir de l’état de déni et de l’état de confusion : la souffrance existe en nous, mais nous ne sommes pas cette souffrance. Au lieu de gaspiller notre énergie à l’enfermer en nous et à nous enfermer en elle, faisons en sorte de la comprendre, de l’accepter, de la digérer, de faire la paix avec elle afin qu’elle devienne plutôt ce qui nous permette de nous ouvrir. Nous ouvrir afin de la laisser partir et faire de l’espace en nous pour accueillir ce qui est à venir.

Expirer longuement, comme un soupir de soulagement, pour nous décharger du poids de cette obscure souffrance qui pèse en nous et inspirer, oui inspirer profondément, les bras et le cœur grands ouverts pour laisser entrer la Lumière qui nous porte.

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