Pratyâhâra, la place des sens dans la quête de l’Extase

0
Rate this post

« Le yoga consiste à se détacher de toute activité des sens. C’est en fermant les portes des sens, en gardant le mental fixé sur le cœur et en maintenant l’air vital au sommet de la tête que l’on s’y établit. », Bhagavad-Gîtâ, verset 8.12

Pour un Yogi, il est souvent séduisant de chercher à réduire l’importance accordée aux besoins élémentaires du corps en favorisant la privation volontaire comme une victoire contre soi-même, niant ainsi les sensations telles que la fatigue (restriction du temps de sommeil), la faim (jeûne intense), etc. Dans cette ambition, le fait de nier sa corporalité s’associe au fantasme de n’être plus qu’un pur Esprit, en quête d’une communion et d’une union divines.

En Inde, on appelle ces êtres les Sanyasi, les « renonçants ». En effet, ces êtres décident volontairement de renoncer au monde matériel pour s’engager dans une quête mystique dans laquelle le corps n’a d’autre d’intérêt que de contenir leur Ame le temps de leur vie actuelle jusqu’à l’incarnation suivante, dans la volonté de mettre terme à ce cycle des réincarnations qui empêche leur Ame d’être libre de toute enveloppe corporelle.

A son stade le plus abouti, le Sanyasi est appelé Videha, que l’on pourrait traduire par « désincarné » ou « libérés vivant » (Yoga-Sutra I.19 : Bhavapratyayo-videhaprakritilayânâm). Etant sorti de son corps et détaché des expériences sensorielles qui y sont associées, le Videha ne souffre plus de culpabilité, de frustration, d’insatisfaction et de déception.

Si l’on faisait une lecture trop littérale de ces concepts, on pourrait conclure que le corps fait obstacle à l’atteinte du plus haut degré de spiritualité et, à travers la recherche de satisfaction d’intérêts primaires, il serait ce qui nous pousse à entreprendre des desseins nous éloignant d’une quête spirituelle hautement supérieure.

En résumant ainsi, on peut être tenté de mettre en œuvre une lutte entre le corps et l’Esprit dans laquelle on voudrait voir triompher ce dernier sur le cadavre de chair auquel se réduirait le corps. Pour ce faire, il s’agirait de mettre en place une sorte de croisade contre tout ce qui vient du corps jusqu’à en anéantir tout désir et, au-delà, tout besoin. On pourrait prendre l’exemple de certaines ascèses dans lesquelles la préoccupation à ce qui est nécessaire à la survie du corps (notamment le sommeil et l’alimentation) n’est en fait qu’une perte de temps et d’énergie . Cela détournerait l’individu de la quête fondamentale et subtile du développement spirituel de sa Conscience pure.

Le Bouddha suivra la voie de l’austérité ascétique pendant plusieurs années, il en mourut presque avant de suivre la voie du milieu et d’atteindre l’éveil.

Parfois, dans des cas extrêmes1, des comportements autodestructeurs peuvent être adoptés. Dans l’adversité de l’expérience de la souffrance physique endurée, l’idée est probablement alors de renforcer l’esprit, de repousser les limites de la tolérance à la douleur. Voici, à l’œuvre, la volonté, voire le besoin, d’aller toujours au-delà de ses limites, d’aller vraiment jusqu’à côtoyer la douleur pour réussir à pouvoir mieux l’apprivoiser. Peut-être afin de parvenir à mieux surmonter la sournoise souffrance à venir dont l’individu pourrait être la victime impuissante.

On peut même supposer que s’imposer physiquement la souffrance pourrait être une manière de s’empêcher de s’attacher à la vie terrestre de façon à rendre moins terrible son achèvement, au moment de la mort. Se priver de plaisir, se maintenir dans la douleur permet de ne pas se laisser aller à prendre goût à quelque chose dont il faudra se séparer, à savoir sa propre vie.

Chez les Sanyasi, il existe donc en eux la volonté de se tenir à une ascèse austère dans la volonté d’anesthésier leurs sens afin d’éviter toute expérience du plaisir qui créerait un attachement à la vie.

Il semblerait que, dans cette volonté, ils puissent trouver une sorte d’extase à travers l’intensité de se sentir exister. Il s’agirait de l’expression du sentiment et de la sensation de n’être réellement en vie qu’en expérimentant le vertige de la mort par l’intermédiaire de la concrétisation d’une certaine souffrance, qu’elle soit physique et/ou, d’ailleurs, mentale. Tout se passe comme si se sentir exister ne pouvait être qu’à travers la contemplation de la fragilité même de cette existence , c’est mettre à l’épreuve l’existence pour lui accorder davantage de valeur.

Toutefois, dans son livre Yoga et, Arnaud Desjardins met en garde contre cette tendance à vouloir trop bien faire, à espérer gagner l’Eveil par le mérite dans cette quête de perfection et de pureté absolues à laquelle on peut être mal préparé et qui alors éloigne de soi-même. En effet, pour lui, « l’Illumination se reçoit, elle ne se gagne pas. Il faut se mettre en position d’être prêt, à travers la pratique du yoga, mais il n’y a pas de logique. Ce n’est pas parce que l’on a souffert, martyrisé son corps que la récompense tombe comme un fruit mûr. »

Le rejet du corps et de ses expériences sensorielles amènerait plutôt à se décentrer, à chercher le divin en dehors de soi-même alors qu’il se trouve en dedans. Et le Yoga se propose de lever le voile de l’ignorance qui empêche l’Homme de découvrir sa véritable nature, c’est-à-dire le divin qui se trouve en lui.

Il est donc important de mettre en garde contre une compréhension trop radicale du concept de Tapas, les « austérités », mentionné dans les Yoga-Sutras. Si, dans le Kriyâ-Yoga (Livre II des Yoga-Sutra), Patanjali insiste sur la discipline, la ligne de conduite à tenir, il faut savoir interpréter cette ascèse, ces « austérités » avec discernement. Il s’agit en réalité de considérer le corps comme un temple qu’il faut respecter au moyen d’une purification intégrale : se nettoyer de toutes les couches superficielles qui nous voilent, nous colorent et nous empêchent ainsi d’être dans la transparence qui nous permettrait de prendre conscience de la Lumière qui nous habite.

Si les « austérités » entraînent de la souffrance et amènent à nous éloigner de nous-mêmes, nous nous écartons du chemin que Patanjali nous invite à suivre pour connaître la joie intense de l’état d’Union (Samadhi), cette union avec nous-mêmes, avec notre Etre profond, avec la Lumière qui brille en nous. En agissant ainsi, dans un mépris de nous-mêmes, dans une violence envers nous-mêmes, c’est comme si nous faisions en sorte d’éteindre cette Lumière qui nous illumine : nous nous enfermons alors dans l’obscurité, aveugle au fait que c’est à ce qui est le plus précieux en nous que nous portons préjudice.

Il suffit de se pencher à nouveau sur le texte (Yoga-Sutra II.35 : Ahimsâpratishthâyâm-tatsannidhau-vairatyâgah) pour lire qu’il est impératif de se préserver de toute violence, que celle-ci soit produite envers autrui ou envers soi-même. Lorsque la bonté, Ahimsâ, est profondément installée en soi, la bienveillance qui en découle favorise la paix et la réconciliation, notamment avec nous-mêmes, ce qui nous rapproche de l’Esprit subtil qui nous vit en nous.

Nous voici ainsi fermement invités à pratiquer un respect bienveillant, que ce soit envers les autres ou envers nous-mêmes, y compris, donc, envers notre propre corps. Car le corps a sa place à jouer en tant que vecteur nous reliant à notre qualité d’humain. Par là même, il nous permettrait de sublimer chaque expérience corporelle, sensorielle, intellectuelle ou émotionnelle en les recyclant en une source d’enseignement utile à notre développement plus subtil, spirituel.

« Svavishaya asamprayoge cittasya svarûpânukâra iva indriyânâm pratyâhârah », Yoga-Sutra II.54 Séparés de leurs propres objets, les sens sont sous la gouvernance de l’esprit. Voilà ce qu’est Pratyâhâra, la discipline sensorielle.

Pratyâhâra, la rétraction des sens, est une notion importante en Yoga. Cedpendant, il est important de préciser que Pratyâhâra n’est pas synonyme de négation, voire même de réjection de l’activité sensorielle. Il ne s’agit pas de s’aventurer dans une lutte acharnée contre ces sensations qui habitent en nous ; la non-violence, Ahimsa, est d’ailleurs un principe fondamental du Yoga.

Au contraire, le Yoga invite avec beaucoup de justesse à se mettre à l’écoute de ses ressentis. Alors que les refouler ne ferait que les renforcer, reconnaître et même accepter ces perceptions sensorielles permet de mieux en saisir la substance afin de mieux s’en détacher.

La pratique de Pratyâhâra consiste en fait simplement à s’abstraire de la confusion qui entraîne l’assujettissement à ces sensations et donc à dépasser le trouble dans lequel elles nous plongent.

Concrètement, on pourrait dire que Pratyâhâra est une attention au vécu sensoriel vu de l’intérieur. Ce n’est pas le froid, le chaud, la fatigue, la douceur, la soif, etc. que l’on observe, c’est plutôt ce que l’expérience de ces sensations produit en nous.

Pratyâhâra est donc à considérer comme un outil nous permettant d’accéder à une meilleure connaissance de nous-mêmes afin de parvenir, à terme, à ne plus vivre nos interactions avec le monde extérieur comme une confrontation, productrice potentielle de souffrance.

Par la rétraction sensorielle, c’est-à-dire l’observation de nos sens depuis l’intérieur de nous-mêmes, nous développons un moyen fabuleux de nous sentir incarnés. C’est remettre la vie dans ce qui est pour l’instant sa place, c’est-à-dire dans le corps. C’est rester présent à soi, plutôt que se perdre au-delà de nos propres frontières corporelles dans des territoires que nous n’avons pas le pouvoir de maîtriser.

Dans les Yoga-Sutras (I.35 : Vishayavatî vâ-pravrittirutpannâ-manasah-sthitinibandhinî), Patanjali nous dit que, grâce à une saine attention à nos organes sensoriels (Jnana Indriyas), notre mental se stabilise dans une conscience intime de notre espace intérieur. Nos sens constituent donc une voie efficace pour nours permettre d’approcher au plus près l’état de Yoga (défini par l’aphorisme I.2 comme l’arrêt total de toute fluctuation du mental : Yoga-cittavrittinirodhah).

Alors, pour mettre en œuvre cette belle invitation, à partir de l’association de chaque sens à un élément que l’on m’a enseignée au Krishnamacharya Yoga Mandiram, je vous propose de pratiquer cette méditation que j’ai créée :

Commencer par venir poser sa conscience dans l’élément terre, Prthivi. Venir sentir, au sens propre et figuré, la terre sur laquelle on repose, sentir l’odeur de la terre dans laquelle on s’enfonce, dans laquelle s’ancrent nos racines. Terre qui donne vie, terre dans laquelle la vie s’achève ; terre qui nourrit et fortifie, terre dans laquelle viennent s’enterrer les tensions, les lourdeurs, les soucis. Laisser les narines se dilater et humer le parfum d’une fleur qui, à l’inspir, s’ouvre, dévoile son cœur et s’épanouit. Puis expirer profondément, laisser chaque partie du corps s’abandonner, avec confiance, à la terre.

L’attention se laisse ensuite porter sur l’élément eau, Apa. Les mâchoires se décontractent, les dents se desserrent, la langue se décolle du palais, laisser la salive venir en bouche et déglutir pour mieux goûter et savourer les fruits de la détente profonde induite par le souffle. Se laisser bercer par la respiration qui agit en soi comme une vague : à l’inspir, la vitalité, l’Energie, la Source vient nous abreuver et nous nourrir ; à l’expir, la vague se retire et emporte au large les tensions physiques et mentales à la dérive.

Venir ensuite observer l’élément feu, Agni. Laisser filtrer, à travers les paupières closes, la lumière et la chaleur du feu. Visualiser une flamme, vive et ardente. Elle grandit, attisée par la force de l’inspir pour apporter dynamisme et joie de vivre ; elle rapetisse, à l’expir, et brûle, consume, calcine toutes les tensions, toutes les toxines jusqu’à les réduire à l’état de cendres. Les obstacles à la clairvoyance sont éliminés, le voile qui recouvre la vue et empêche de voir sa véritable nature est levé.

La conscience se dirige à présent vers l’élément air, Vayu. Laisser la peau être caressée par l’air qui l’entoure, ressentir sur chaque parcelle du corps la douceur de l’air, si subtile, presque imperceptible. Et venir poser une main sur la poitrine, une main sur le ventre. Laisser l’air, le souffle toucher les mains, les soulever légèrement à chaque inspir, les abaisser délicatement à chaque expir. Ressentir aussi sur la peau des narines et alentour la fraîcheur de l’air neuf qui est inspiré puis, l’air réchauffé par son séjour dans le corps qui est expiré.

Enfin, se mettre à l’écoute de la présence en soi de l’élément espace, Akasa. Venir entendre le message3 transmis par la souffrance qui réside en soi. En tirer les enseignements essentiels permettant de s’en libérer et de lever enfin le voile assourdissant de la confusion. Entendre chaque son qui émane de soi : le chant du souffle et des battements du cœur qui viennent résonner en soi à l’unisson. Etablir alors la communication avec sa propre Lumière. L’écouter au plus profond de soi. Se laisser habiter par elle. Et reposer en elle. Entrer dans la fusion. Samadhi.

« L’être connaît la perfection du yoga, le Samadhi, lorsque, par la pratique, il parvient à soustraire son mental de toute activité matérielle. Alors, une fois le mental purifié, il réalise son identité véritable et goûte la joie intérieure. En cet heureux état, il jouit, à travers des sens purifiés, d’un bonheur spirituel infini. Cette perfection atteinte, l’âme sait que rien n’est plus précieux, et ne s’écarte pas désormais de la vérité, mais y demeurera, imperturbable, même au cœur des pires difficultés. Telle est la vraie libération de toutes les souffrances nées du contact avec la matière. » Bhagavad-Gîtâ, verset 6.20-23

Ainsi, inciser son corps afin d’en extraire toute expérience sensorielle reviendrait à la fois à se préserver de la souffrance générée par la frustration et la déception et en même temps à s’abstenir de tout plaisir suspecté de créer un attachement nous renvoyant à notre insuffisance intrinsèque. En réalité, par cette anesthésie voire même par cette euthanasie des sens, l’extase mystique recherchée ne peut être qu’illusoire : s’amputer de ses sensations amène non seulement à se couper du monde mais aussi à se couper de soi-même.
Or, quoi d’autre justifierait le sens de notre existence dans ce corps qui est le nôtre si ce n’est l’expérience de toute cette palette de sensations et d’émotions qui nous sont données de vivre jusqu’à nous permettre de les transcender ?

À travers la pratique qui allie la conscience, le corps et le souffle et à travers la pratique de Pratyahara, le Yoga nous enseigne en fait à ne pas (ou plus) nous sentir esclave d’une incarnation qui serait perçue comme l’obstacle à notre élévation spirituelle. Notre condition d’être humain n’est pas destinée à nous éloigner du divin, elle est au contraire destinée à nous en rendre si proches que nous ne faisons plus qu’un.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici