Śiva « maître des animaux », un héritage Indo-Européen ?

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Au centre du livre d’Alain Daniélou, Shiva et Dionysos – Fayard 1979, quelques planches illustrées forment un cahier. Des images d’origines éclectiques, européennes et indiennes qui montrent d’évidentes similitudes entre phallus païens pré-romains et Lingam, par exemple. L’auteur explore dans ce livre, les aspects archaïques et universels de la vision Shivaïte du Monde.Une double-page, visible ci-dessous avait retenu mon attention, et l’image du bas à gauche m’avait beaucoup touché. Le chaudron de Gundestrup a été trouvé au Danemark, au 1er siècle avant notre ère. Il montre une scène qui fait penser à Paśupati, le maître des animaux, un aspect de Śiva bien connu.

Alain daniélou

Alain daniélou

Je ne suis pas historien mais j’ai compris que l’hégémonie romaine a fini par éradiquer les cultures antécédentes à la « pax-romana »  qui créa un empire stable, vers le 1er siècle de notre ère. Ces peuples Européens païens n’écrivaient pas, auraient vécu de façon régionale voir tribale et leurs habitations, faites de poteaux de bois, terre et chaume auraient été remplacées par d’autres au fil des siècles.

L’empire Romain n’a pas éradiqué les populations païennes mais les a lentement assimilées, par la force militaire et surtout de gré, par la corruption de certains clans au détriment d’autres, lors d’alliances stratégiques et commerciales. Pas d’écriture, du bâti en végétal, des sociétés agraires et artisanales. Et enfin la disparition par assimilation lente, autant de raisons à l’absence de trace historique.

Ce sont les récits de Jules César qui ont fait l’Histoire des peuples Celtes, les vaincus étant toujours racontés par le vainqueur. L’Histoire est faite d’écrits, l’archéologie est une science très récente qui ne fait parler les objets que muettement. Quelques recherches à propos de cette période donnent à voir en creux et en fluide plus qu’en certitudes. Les pratiques religieuses pré-chrétiennes d’Europe restent mystérieuses.

Ce qui m’a touché dans cette image du chaudron de Gundestrup est imaginaire et archétypal dans le sens où quelque chose de “déjà-vu” a été revu dans l’œuvre. Je ne sais pas si c’est un dieu qui est représenté mais sa proximité avec les animaux est très belle. Ce qui est là montré semble être un homme parmi ses frères. Ils sont au même niveau que lui et l’homme semble instruit par les trois qui lui parlent, au point qu’un ramage lui sorte également de la tête.

chaudron de gundestrup

Qui est cet homme vivant auprès des bêtes de la forêt ? Un allié, un ami ? Dans une amitié, qui est au service de qui ? Qui saurait le dire, ferait que ce ne soit plus de l’amitié ! Le visage de l’homme, particulièrement paisible n’est animé d’aucun volontarisme, un autre détail qui fait la beauté de la scène.

Mohenjo-Daro

sceau de Mohenjo-Daro (2500 avant JC)

sceau de Mohenjo-Daro (2500 avant JC)

Nul ne sait non-plus scientifiquement dire ce que représente le seau exhumé des ruines de la ville archaïque de Mohenjo-Daro en 1920, au Pakistan. L’image  du livre de Daniélou montre un homme cornu entouré d’animaux mais les signes n’ont jamais été déchiffrés, l’auteur le dit clairement. Et Ysé Tardan-Masquellier, historienne actuelle, ne dit pas autre chose sur ce point dans son livre  L’hindouisme – Bayard 1999 (p 25). Sans écrit, la science ne sait pas ce que pensaient les habitants de cette cité, il y a 4 500 ans.

Véda

Le monde Védique a donné de l’écrit à partir de 1 500 avant notre ère. Le quatrième Véda, l’Atharvaveda, fait le lien entre le dieu Rudra dans son aspect Paśupati (maître des animaux) et Śiva (le bienveillant), un autre aspect de la même énergie.L’Atharvaveda est le livre le plus intime et mystérieux des quatre Véda. Les rites qui y sont décrits correspondent à la part certainement initiatique des prêtres. Prolongé par des āraṇyaka, recueils concernant les pratiques en forêt (araṇa), lieu de ressourcement de ces prêtres et d’expression des pouvoirs des dieux.

Vers le – VIIIe siècle, la Bṛhadāraṇyaka-upaniṣad prolonge cette démarche intime de compréhension du monde à destination des “sages”. Les dieux Védiques sont des śakti, des pouvoirs, des énergies du Monde vénérées dans le but d’être invoquées ou alors sont craintes et sont présentes en couples paradoxaux. Les dieux possèdent de multiples formes qui correspondent aux forces en présence dans le monde et dans l’Homme. L’anthropomorphisme de la représentation picturale n’a pas eu lieu avant le Moyen-Âge, quinze siècles après la Bṛhadāraṇyaka-U.

Ce monde Védique, de tradition orale n’a pas produit d’images, ni de statues etc… mais il a produit le Sanskrit qui, notamment dans les upaniṣad anciennes s’exprime en tant que tel : la langue saṃskṛta, c’est-à-dire parfaite, parachevée pour dire la réalité et l’invoquer lors des rites. En cela, la parole, dite en Sanskrit ne peut-être que créatrice et à la fois, elle dit vrai !

Purāṇa

A partir du début de notre ère, la Tradition est réécrite dans les Purāṇa. Une réécriture sous forme d’histoires et de comptes, à destination de tous et non plus seulement à l’usage des Brahmanes et guerriers. La langue prend des usages nouveaux qui s’ajoutent aux anciens.
Ainsi : Le Rudra védique est compatissant : Śiva, il est aussi bienveillant : śaṃkara
Śiva devient un dieu à part et est, entre autres attributs, “maître des animaux” : Paśupati
Pati : le maître
Paśu : le bétail et aussi l’humain pris dans la pensée conditionnée, le saṃsāra !

C’est à partir des Purāṇa que les formes populaires et dévotionnelles (Bhakti) se déploieront et à partir de là que l’iconographie anthropomorphe des divinités prendra place. Un écart extrêmement important pour ce qui est de la pensée, tout l’invisible devient visible sous des formes caricaturales bien que souvent aussi instructives.

Tradition ShivaïteŚiva-naṭarāja (roi de la danse) Xe siècle

Śiva-naṭarāja (roi de la danse) Xe siècle

La très célèbre sculpture de Śiva dansant n’est pas vue, dans la Tradition, comme le dieu qui danse mais comme l’ascète se livrant à la danse de Śiva. Celle éternelle, des résorption et déploiement du Monde.
Nombreux sont ceux qui disent “c’est Shiva qui danse”, l’icône ayant tendance à être prise pour la réalité alors que chaque détail est montré pour instruire. Une évidence que notre civilisation de consommation sentimentale d’images ne peut voir que très difficilement.

La statue vient du sud de l’Inde et du Xe siècle de notre ère. Au Nord, au Cachemire à ce moment là, est réaffirmée la très ancienne vision shivaïte. C’est en fait la Tradition qui est redite à neuf, celle qui était védique à un moment donné et qui vient du début de ce cycle cosmique. Śiva est alors le nom de l’Au-delà-le-manifesté, Śakti, la puissance qui permet les mouvements de résorption et expansion, la respiration du Monde.
Et là, l’absolu ne saurait-être représenté en une forme !

Śiva et sa Śakti créent le Monde tel que les Puruṣa et Prakṛti Védique (pardon pour le raccourci forcément réducteur). Dans ce contexte, bien sûr que Śiva est le maître des animaux, il est le maître de tout et il est inactif ! Mais la création, qui n’est autre que lui-même, s’échappe fondue dans l’ignorance de sa véritable nature ! C’est l’enseignement qui est donné dans le Śivasūtra ; une vision et un chemin de Yoga pour l’ascète, l’étudiant, afin qu’il puisse se joindre à ce qui est la cohérence du monde, l’Intelligence qui se dit Śiva.
Peut-être est-ce là que revient l’āraṇyaka ?
Celui qui s’en va en forêt, recevoir l’enseignement à la source devient peut-être l’ami des animaux sauvages ? Peut-être devient-il le maître de son état de paśu (bétail) ? Cette évidence, pourquoi les anciens Européens ne l’auraient-ils pas vue, comme les habitants de Mohenjo-Daro ? Surtout qu’en quelques années, on voyageait aussi efficacement qu’en avion et certainement en apprenant infiniment plus !

Joachim Vallet enseigne à Paris et Étampes (son site)

Pour aller plus loin, ne pas hésiter à ce procurer l’ouvrage de Daniélou

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